mardi 29 décembre 2020

Tolérance ET Indignation - Chronique sur la Bienveillance - Episode 16

 


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Voici le 16ème et dernier épisode de l'année 2020 de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité dans le cadre de mon travail de modélisation d'une Société de la Bienveillance.

Dans l'actualité récente se sont succédées des informations d'emprisonnement de personnes du fait de leur opinion ou de leur exercice de métier de journaliste, ou en tant que lanceur·se d'alerte :
  • En Arabie saoudite, la militante des droits humains Loujain al-Hathloul condamnée à cinq ans et huit mois de prison, reconnue coupable de "diverses activités prohibées par la loi antiterroriste" (cf article France TV Info)
  • En Chine, la "journaliste citoyenne" Zhang Zhan, arrêtée en mai dernier pour avoir diffusé sur Youtube des vidéos considérées comme "provocation aux troubles" a été condamnée à 4 ans de prison (cf article France TV Info)
  • Selon Reporters sans Frontière rapporté par la Tribune de Genève, 14 journalistes sont en prison pour avoir fait leur métier. La moitié des journalistes emprisonnés pour leur traitement de la pandémie se trouvent en Chine. Sur toute la planète, près de 450 journalistes ont été empêchés de faire correctement leur métier dans la couverture de la pandémie. 
  • Le bilan 2020 de Reporters sans Frontières rapporte la mort de 50 journalistes tués pour avoir exercé leur mission d'information.
Les deux condamnations relatées précédemment ont fait l'objet d'une réaction de la part de l'ONU, le jour même de leur annonce. L'ONU demande leur libération.

Je constate que beaucoup de personnes avec qui j'échange sur le sujet de la bienveillance pensent "monde des bisounours" à l'évocation de la bienveillance : il faut être gentil, ne pas dire ce que l'on pense, être complaisant, ... dans un monde qui en réalité est dur. Or, selon ma modélisation de la bienveillance, elle se traduit par 3 grands types de comportements :


La bienveillance mérite d'être vue au-delà d'une ambition minimale qui serait de ne pas faire de mal : elle consiste aussi à poser des actes voulant faire le bien. Mais il ne faut pas s'arrêter là : il faut aussi faire face aux situations où du mal est fait à autrui. D'ailleurs la loi en France prévoit ce type de cas quand l'intégrité d'une personne est menacée : la protection contre une menace et l'assistance à personne en danger. Toute personne qui ne s'oppose pas alors que sa propre intégrité n'est pas menacée ou qui n'alerte pas alors qu'elle pourrait le faire peut être condamnée pour non-assistance à personne en danger.
En quelque sorte, on peut considérer que les deux derniers items de ces 3 comportements de bienveillance sont cadrés par la loi. Ces dernières années, on a vu une forme d'extension à l'échelle de la planète : la non-assistance à planète en danger (exemple : l'article Des ONG attaquent l’Etat pour non-assistance à planète en danger), sachant que de plus en plus l'une deviendra indissociable de l'autre.

Dans la vie courante, nous ne sommes probablement pas très souvent confrontés à des cas où nous pourrions être poursuivis pénalement pour ne pas avoir signalé ou ne pas nous être opposés à des actes menaçant l'intégrité d'autrui. Et encore, les chiffres sur les violences conjugales, les violences familiales (dont les violences sexuelles) envers les enfants n'étant pas marginales, probablement que notre devoir de signalement mériterait d'être exercé plus souvent. Je renvoie à une interview vidéo récente d'Adrien Taquet par Loopsider pour quelques chiffres et des enjeux en la matière.

La bienveillance est un équilibre assez délicat à trouver entre tolérance et indignation ; aussi bien au niveau individuel que collectif, Le risque étant de jouer cette conjugaison tolérance et indignation à l'envers : s'indigner pour des broutilles et être complaisant face à des comportements indignes. Je fais partie de celles et ceux qui trouvent incroyable et anormal que les violences sexuelles aux enfants, la pédophilie ne constituent pas une des priorités nationales et mondiales les plus fortes à investir à la fois en matière pénale qu'en matière de prévention. Adrien Taquet va dans ce sens en voulant rééquilibrer le budget sur ces questions entre prise en charge des enfants victimes et prévention.

L'indignation pour faire bouger les lignes, pour rectifier, pour stopper, pour réduire la malfaisance ou l'indifférence : OUI. L'indignation pour exprimer une frustration, pour tourner en boucle, pour tomber dans le ressentiment, pour s'enfermer dans des thèses complotistes et floues : NON.

La tolérance d'idées qui ne sont pas les nôtres mais qui sont respectueuses de la différence (genre, race, religion, culture, façons de faire, sexualité, ...), ... : OUI. La tolérance qui rime avec complaisance, lâcheté, intérêt (je pense notamment aux Etats qui refusent de dénoncer les exactions commises dans d'autres pays car leurs intérêts économiques pourraient être menacés), indifférence : NON.

La bienveillance est un art difficile à exercer car certaines situations sont ambivalentes, complexes, avec une problématique fixation des frontières de la tolérance d'une part, et de l'indignation d'autre part. Elles peuvent être mouvantes en fonction de notre état émotionnel, psychique, cognitif du moment. Mouvantes aussi, selon qu'on se trouve seul ou plusieurs face à une situation : quelques fois on se laisse entraîner par d'autres à surjouer l'indignation (souvent quand entre en jeu la comparaison avec d'autres qui seraient avantagés). D'autres fois, on tolère ce qui ne devrait pas l'être parce que le groupe se positionne sur une position tolérante ; position que l'on peut considérer comme complaisante ou lâche en prenant de la distance. La non-ingérance (vie privée, politique intérieure d'un Etat, ...) étant souvent l'argument brandi pour une tolérance qui pourrait s'avérer, si ce n'est coupable, au moins irresponsable en terme de bienveillance.

Il me semble que s'il y a un sujet sur lequel cet équilibre entre tolérance et indignation représente particulièrement un enjeu, c'est celui de la sexualité, avec une notion fondamentale sur laquelle notre société a beaucoup à travailler : le consentement. Et particulièrement, pour les enfants : est-il concevable de se demander s'il y a eu consentement pour des actes sexuels entre un adulte et un enfant, et de pouvoir qualifier l'acte alors de viol ou non ? Il y a aussi une très mauvaise compréhension de la notion de "devoir conjugal". Beaucoup de personnes, dans toutes les classes d'âge considèrent le devoir conjugal comme une obligation à consentir des actes sexuels à l'initiative du conjoint à son bon vouloir.
Je reviendrai sur ce sujet capital de bienveillance dans une prochaine chronique (cf Sexualité - Le sens des mots et des maux - Chronique sur la Bienveillance - Episode 18).

Tolérance ET Indignation, c'est aussi conjuguer :
  • l'art de l'écoute, de l'empathie, l'art de se taire pour écouter d'abord et l'art de la curiosité exploratrice et de l'Attention Réciproque qui permettent de mieux comprendre autrui (c'est quoi vraiment ce que tu vis, tes perceptions, tes aspirations, tes besoins, tes attentes);
  • avec l'art de l'appréciation et de la gratitude ; la tolérance renvoie à l'idée d'acceptation de la différence et il s'agit non seulement d'acceptation, mais aussi d'aller plus loin : apprécier cette différence, l'éventuelle complémentarité qu'elle facilite, pouvoir s'en enrichir, ressentir de la gratitude, exprimer cette gratitude. Je renvoie à ma modélisation du processus du gratitude ;
  • avec l'art de l'affirmation de soi bienveillante, de ne pas se taire, et dès lors de la communication non-violente ;
  • avec l'exigence de justice et de justesse, en considérant ce qui va et ce qui ne va pas et la conscience que le négatif pèse plus que le positif (je renvoie à mon article Nourrir en retour dans lequel j'évoque la ligne de Losada) ; avec un enjeu dont nous n'avons pas suffisamment conscience : les feedbacks positifs qui mériteraient d'être au moins 3 fois plus nombreux que les feedbacks négatifs, alors que nous sommes dans une société où le manque de temps raréfie singulièrement les feedbacks positifs.
  • avec l'art de l'humilité ; humilité qui repose sur la lucidité à la fois sur soi-même et ce qui nous entoure ;
  • et un commun qui permet de jouer de bonnes partitions de la musique complexe de la tolérance et de l'indignation : le discernement. Le discernement tellement crucial pour appréhender aussi que notre vie est remplie d'ambivalences en nous, en les autres, dans les situations auxquelles on est confronté. Ce qui crée une complexité face à laquelle il serait bon de ne pas se précipiter de trouver des raccourcis qui font aller dans une facilité qui bien souvent ne rime pas avec la bienveillance, et notamment, quand elle passe par le jugement lapidaire.
Alors, oui, et il faut bien le dire, l'écrire, le diffuser avec force : la bienveillance rime avec exigence. C'est super dur à pratiquer la bienveillance et ce ne peut être qu'un cheminement et non une étiquette posée sur le dos de chacun, binaire (être bienveillant ou non).


2 commentaires:

  1. Merci pour cet accès facile, cette présentation interactive, colorée riche d'enseignement (cela fait du bien). Avancer au quotidien avec des piqures de rappel pour rester et être sur la voie de l'humanité et de l'humilité tout les jours, cultiver la bienveillance pour se respecter et respecter les autres.

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    1. Merci beaucoup pour votre commentaire positif sur mon article et mes contenus interactifs relatif à une société et des territoires de la bienveillance.
      En ce post publication du rapport du GIEC, l'idée de piqure de rappel prend particulièrement son sens au vu des enjeux.

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