dimanche 27 octobre 2019

Bienveillance et cellule familiale


Avec cet article, je continue à évoquer le sujet de la bienveillance auquel je m'intéresse depuis quelques années sur le champ professionnel. J'ai pris ce sujet à bras le corps depuis le début de l'année 2019 sur toutes les dimensions de la vie au-delà la sphère professionnelle. J'ai conçu une modélisation qui investit la bienveillance de la manière la plus large en intégrant celle envers soi-même, envers la nature, envers autrui et envers les communautés et collectifs auxquels on appartient.



Une manière encore plus satisfaisante pour moi qui essaye de tendre à réduire la séparation entre l'être humain et la nature, est d'intégrer la nature dans les 3 autres dimensions : moi, autrui et les collectifs et communautés. Je suis élément de la nature, autrui est humain mais aussi autre qu'humain ; et les collectifs et communautés comportent aussi des autres qu'humains. Mais j'entends bien que c'est un saut conceptuel que tout le monde n'est pas prêt à franchir bien qu'il relève de l'évolution des espèces.



Je propose dans cet article de considérer plusieurs niveaux d'imbrication en partant de la cellule familiale. Je suis convaincu que la culture de la bienveillance passe beaucoup par ce qui se passe dans la cellule familiale. J'entends ici cellule familiale comme foyer : un couple avec ou sans enfants, et éventuellement avec un ou des ascendants (donc possiblement 3 générations).

J'ai construit des schémas en adaptant le concept de "holon". Un holon est une entité qui est à la fois un tout et fait partie d'un tout. La cellule familiale est un tout (un ensemble de personnes) et fait partie d'un tout (notamment comme foyer fiscal au sein de la République Française pour une famille de nationalité française résidant en France). Je décrirai un peu plus loin en quoi chaque membre de la cellule familiale est lui-même un holon.

Pour celles et ceux qui veulent survoler l'article, le diaporama ci-dessous permet de le faire. Pour les lectrices et lecteurs qui veulent se donner le temps d'une lecture plus complète, je détaille ces schémas et je met en avant quelques enjeux et des conseils après le diaporama.



Je vais m'intéresser à la bienveillance dans la cellule familiale à travers 4 dimensions. La première étant que la cellule familiale est composée de membres.

La cellule familiale est un tout



Ses membres sont des êtres humains, mais on peut facilement intégrer la dimension de nature en considérant les animaux domestiques vivants dans la cellule familiale. A noter en passant que le statut juridique d'un animal domestique est "bien meuble" et aussi par ailleurs "être vivant doué de sensibilité" (ce qui n'est pas le cas des animaux sauvages dans la loi). La loi punit contre la malveillance (atteintes commises à l'encontre de l'animal ou abandon).

On peut poser le principe suivant : la cellule familiale doit collectivement prendre soin de ses membres. La loi impose aux parents de prendre soin des enfants et aux conjoints de se devoir mutuellement respect, fidélité, secours et assistance.

Ce que ne dit pas la loi et qui me semble un point central d'éducation de la bienveillance, c'est qu'on peut attendre aussi que les enfants mineurs prennent soin de leurs parents et de leurs grands-parents quand ces derniers contribuent à l'éducation. Je constate régulièrement autour de moi en quoi ce n'est absolument pas le cas et que des parents et grand-parents subissent impuissants des comportements d'enfants qui, non seulement ne sont pas dans la bienveillance, mais ont des paroles et des actes manquant considérablement de respect. Je parle ici de respect dû à un autre être humain et non d'un respect qui serait dû à une personne adulte du fait de l'autorité parentale. Ce que je veux dire, c'est que ce constat n'est pas dicté par une forme de nostalgie d'un temps plus ancien où les enfants étaient au garde-à-vous devant leurs aînés. Il me semble que nous avons vécu une forme de mouvement pendulaire en quelques dizaines d'années qui nous a fait passer d'un excès d'autorité (voire de l'autoritarisme) à un règne de l'enfant capricieux roi. L'enjeu de bienveillance et de bon sens est de trouver un juste milieu où chacun est respecté et considéré, avec évidemment un niveau d'asymétrie où les parents portent le rôle de nourrir, de protéger, d'éduquer leurs enfants. Mais l'éducation doit aussi intégrer selon moi l'apprentissage de la bienveillance de l'enfant envers lui-même, envers ses frères et sœurs, envers ses parents et grands-parents, envers les animaux domestiques du foyer et de tout être humain et autre qu'humain. Une bienveillance aussi vis-à-vis de la cellule familiale, c'est à dire des actions de contribution à la vie de la cellule familiale, et notamment quand il devient suffisamment maître de ses gestes, des actions pour participer à des tâches d'intérêt général. La bienveillance concerne aussi le mode de pensée, les paroles et les gestes d'altruisme.
Il s'agit aussi de prendre soin, d'être attentif à l'état de fatigue de chacun des membres. L'enfant peut y être invité. Par exemple par une mamie ou un papy qui dit à son petit-fils : "Maintenant, tu vas jouer un peu seul parce ce que j'ai besoin de me reposer. Tu sais, je n'ai plus la force et l'énergie de tes parents.".

Il y a aussi la bienveillance entre les adultes dans la cellule familiale. L'accélération des rythmes n'y est pas propice : moins de temps pour prendre soin les uns des autres et puis avec le stress, on se parle mal, on se rabroue, on ne se parle plus, on se dispute, on veut avoir le dernier mot, on joue à celui qui fera le plus plaisir aux enfants, ... On pratique le proverbe "qui aime bien châtie bien" dans le sens "qui aime bien châtie". On se permet de se lâcher avec son conjoint comme on ne se permettrait pas de le faire à l'extérieur alors qu'une vision bienveillante du couple voudrait au contraire qu'on traite encore mieux son conjoint que des personnes externes au couple puisqu'il nous est précieux. Les carences en matière de bienveillance vont de l'absence de bienveillance (dont l'indifférence) jusqu'à la malveillance dans les paroles et/ou à travers de la violence physique. Ce qui est insupportable, intolérable et malheureusement trop fréquent au sein des couples. 200 000 à 547 000 personnes (selon les chiffres) sont victimes de violences conjugales par an en France, très majoritairement des femmes. Aux Etats-Unis, 36% des femmes ont été victimes au moins une fois dans leur vie d'un viol, de la violence physique ou du harcèlement par leur partenaire. Une violence dont les enfants ont pu être témoins.

Il y a aussi la maltraitance des enfants : L'OMS estime qu'1 milliard d’enfants de 2 à 17 ans dans le monde ont subi des violences physiques, sexuelles, émotionnelles ou des négligences au cours de l’année écoulée.
La bienveillance relève à la fois d'actions pour faire du bien et à la fois de la réduction et de la suppression d'actions malveillantes et maltraitantes dans les paroles et dans les gestes. Il s'agit aussi d'être attentif à ce qui se joue en la matière entre les enfants et en particulier entre les plus âgés et les plus jeunes, entre les plus forts et les plus faibles, entre les garçons et les filles. Il y a aussi l'attention à porter dans les relations entre les enfants et les animaux domestiques. L'attention est une chose, l'éducation à des comportements bienveillants en est une autre comme je l'ai indiqué précédemment.

La cellule familiale doit reconnaître la singularité de chacun de ses membres et mettre en valeur chacun.

Il y a aussi la responsabilité commune de s'assurer que tout le poids de l'entretien de la cellule familiale ne soit pas portée par une seule personne ; il s'agit culturellement souvent de la mère qui cumule souvent de nos jours 3 missions : une vie professionnelle, l'éducation des enfants et les tâches domestiques (courses, cuisine, ménage). Cumul parce que le conjoint sous-contribue ou parce que la cellule familiale est monoparentale.

S'il devrait être de la responsabilité de la cellule familiale et de chacun de ses membres de s'assurer que la répartition des tâches est équilibrée, c'est aussi une responsabilité de la société de promouvoir un tel équilibre. Mon article constituant une modeste contribution de ma part. J'ai moi-même été éduqué à contribuer très jeune par mes parents et je n'en ai retiré que des bienfaits pour ma construction. Je suis convaincu que c'est cette forme d'éducation de la bienveillance qui m'a permis de ne pas me réfugier derrière le statut de mâle quand j'ai commencé ma vie de couple ; j'ai ainsi pu contribuer pleinement et naturellement à ma cellule familiale en tant que mari et beau-père.

Passons à la deuxième dimension qui fait de la cellule familiale partie d'un ou plusieurs tout.

La cellule familiale fait partie de sur-ensembles



Une cellule familiale telle que je l'ai définie fait partie d'ensembles plus vastes. Notamment, deux sur-ensembles familiaux : la famille du père et la famille de la mère avec les grands-parents de chaque côté, les tantes, oncles, cousines, cousins. Des sur-ensembles qui sont peut-être virtuels, couchés sur un papier donnant l'arbre généalogique des deux familles, ou alors bien vivants avec des moments de rassemblement de tout ou partie de la famille et une vie collective qui s'organise par exemple pendant les vacances d'été, Noël, ...
C'est à la fois la cellule familiale qui a son identité propre dans le sur-ensemble plus vaste et chaque membre de la cellule familiale qui joue son propre rôle dans le sur-ensemble.

La cellule familiale a un sentiment d'appartenance par rapport à la famille plus vaste, elle la constitue et aussi elle peut contribuer. Par exemple pour des vacances passées ensemble, chaque cellule familiale va apporter sa contribution financière.

La bienveillance par rapport au sur-ensemble familial conjugue plusieurs aspects :

  • la solidarité par rapport aux autres cellules familiales, notamment si une est en difficulté (tensions familiales, séparation, divorce, problèmes financiers, problème de santé d'un des membres, décès, ...)
  • une contribution juste lors des rassemblements, à la fois en terme financier et en terme d'énergie apportée
  • une attention et un respect portés aux membres qui se traduit dans les paroles et dans les actes

En me situant dans un environnement français, la cellule familiale fait partie aussi de la République française. Elle est un foyer fiscal qui contribue financièrement plus ou moins à la République à travers des impôts directs et indirects.
Sa bienveillance se manifeste aussi par son esprit civique, par l'application des valeurs de la République Liberté - Egalité - Fraternité, en cadrant la dimension "liberté" par le principe "La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres". Selon moi, c'est un principe fondamental de bienveillance ; un principe bien connu mais qui me semble de moins en moins pratiqué.

Puisque je suis sur le sujet de la liberté, cela m'offre une transition avec la troisième dimension : la cellule familiale a sa propre autonomie et veut être reconnue en tant que telle.

La cellule familiale est autonome




En quelque sorte, la cellule familiale prend soin d'elle-même en tant qu'entité qui est unique et veut être reconnue et considérée pour sa singularité. Elle veut s'autodéterminer et s'auto-organiser mais cela dans la cadre de la loi. Cela nous fait revenir à la notion de liberté qui s'exprime dans un cadre.

La cellule familiale définit ses propres règles. Culturellement, ce sont les adultes qui le font et, dans un système patriarcal encore bien présent qu'il s'agit de déconstruire, c'est souvent l'homme qui impose son point de vue.

La culture de la bienveillance au sein d'une cellule familiale doit travailler à gommer l'aspect patriarcal pour viser la parité. Une parité qui est non seulement à rechercher du fait du genre mais aussi du rapport de force qui s'est établi entre les deux personnes du couple indépendamment du genre, du fait de la personnalité de chacun.
Il y a aussi la place donnée à la parole, à l'intelligence, aux besoin et à l'envie des enfants de contribuer à l'établissement des règles. Comme je l'ai évoqué précédemment, il ne faut pas tomber dans l'excès inverse faisant des enfants les rois. Il faut que progressivement au fur et à mesure que les enfants grandissent, qu'ils soient amenés à contribuer aux décisions et aux tâches. Le rôle de la cellule familiale, aidée par l'éducation à l'école, est d'en faire des êtres responsables en capacité d'affirmation de soi bienveillante. C'est le rôle des parents, mais aussi des grands parents s'ils sont présents et des frères et sœurs plus âgés. J'entends quelques fois des grands-parents se dédouaner de la dimension éducative en prétextant qu'ils veulent cantonner leur rôle à celui de faire plaisir à leurs petits-enfants. Ce qui conduit bien souvent à en faire rapidement des grands-parents chicouf ("chic, les petits-enfants arrivent" puis "ouf, ils sont partis") ; quelques fois, ils sont complètement dépassés par les événements et menés par le bout du nez par des petits-enfants les bousculant par la parole voire par les gestes. Se limiter au plaisir et aux désirs insatiables des enfants relève selon moi du perdant-perdant : cela ne prépare pas les enfants à la vie, notamment à l'apprentissage de la frustration ; d'autre part, les grands-parents se compliquent eux-mêmes leur vie. Ce que je dis là est bien évidemment aussi un enjeu pour les parents.

Au contraire, la bienveillance, qui n'est pas à confondre ni avec une gentillesse passive, ni avec la complaisance, comporte une forme d'exigence vis-à-vis de l'enfant. Elle l'appelle à la responsabilité, à regarder au-delà de son nombril et de l'appétit de son striatum (cf mon article L'insoupçonnable et l'insoutenable), à savoir du plaisir immédiatement, de plus en plus et de plus en plus souvent. La bienveillance appelle à bien distinguer deux notions : "faire plaisir" et "faire du bien". La bienveillance consiste à faire du bien et quand c'est possible, en faisant plaisir. Il s'agit aussi d'apprendre à l'enfant à prendre plaisir à ce qu'il fait et non pas attendre ou désirer des activités supposées lui apporter du plaisir.

Quand les adultes en charge de l'éducation dans la cellule familiale ne sont pas en ligne sur la motivation première ("faire du bien" ou "faire plaisir") cela crée inévitablement des tensions et des déséquilibres dans la cellule familiale et des opportunités pour les enfants de louvoyer pour obtenir la réalisation de leurs désirs. Tout le monde y perd, y compris pour le·s parent·s adoptant le mode "faire plaisir" qui peuvent obtenir la préférence des enfants, mais pas forcément plus d'affection et certainement ils s'en retrouvent moins considérés et respectés. A contrario, adopter la bienveillance dans l'éducation est une approche gagnant-gagnant ; tout le monde y gagne : les enfants à court, moyen et long terme (y compris quand ils deviendront parents eux-mêmes), les parents et la solidité et la durabilité de la cellule familiale.

Si la cellule familiale recherche l'autonomie, qu'elle fait partie de sur-ensembles, elle vit aussi en interaction avec autrui, que ce soient d'autres cellules familiales ou d'autres individus.

La cellule familiale est en interaction avec autrui



La bienveillance dans la relation à autrui permet de vivre en bon voisinage, et de jouer la fraternité et la solidarité.
J'ai intégré les animaux domestiques en tant que membres de la cellule familiale. Dans le même esprit, autrui est à entendre ici comme humain ou autre qu'humain. Il s'agit donc aussi des autres animaux domestiques, des animaux sauvages et de manière plus large des ressources de la planète.
Il est important de noter à cette étape un aspect capital de la bienveillance : la bienveillance n'est pas binaire : bienveillant ou malveillant. Chacun met la barre plus ou moins haut. C'est particulièrement facile à expliquer dans le rapport aux animaux, et notamment en ce qu'ils peuvent entrer dans notre alimentation :

  • pour certains, manger de la viande n'est pas malveillant ; mais par contre, ils veulent traiter bien et avec affection les animaux domestiques et veulent que les animaux d'élevage bénéficient de conditions décentes d'élevage, de transport et d'abattage
  • d'autres ne sont pas prêts à ne plus manger de viande mais conçoivent bien que ce n'est pas bienveillant de le faire ; par contre, ils veulent bien baisser leur consommation ; ce qui met en évidence l'écart qui peut exister entre les intentions et les actes, et entre les paroles et les actes
  • d'autres encore considèrent que la bienveillance par rapport aux animaux impose de ne pas manger de viande ; entre en jeu alors pour cette conception la position que l'on peut tenir vis-à-vis d'autrui : exiger que tout le monde adhère à cette conception (éventuellement par des mesures d'imposition violente), essayer de convaincre, agir pour soi-même, ...
Voici ce que donne le schéma global avec ces 4 dimensions :



La Réciprocité

J'ai un peu évoqué la question de la réciprocité en filigrane dans les parties précédentes. 
Je vais la développer plus précisément car elle est capitale selon moi pour que la bienveillance soit généralisée et pleine au sein la cellule familiale, en interaction avec l'extérieur.




Avant de préciser les différents lieux de réciprocité, commençons par distinguer plusieurs formes de réciprocité :
  • la réciprocité "contractuelle" : par exemple, l'Etat doit soutenir la cellule familiale, notamment financièrement
  • la réciprocité "culturelle" :  par exemple, par obligation familiale, la cellule familiale ayant des soucis financiers est aidée par le reste de la famille
  • la réciprocité "spontanée" : par exemple, sans que la cellule familiale en ait fait la demande, une famille amie lui prête un groupe électrogène face à une coupure de courant qui commence à durer 
  • l'appel à la réciprocité ; il s'agit pour la cellule familiale de demander un juste retour de bienveillance à sa propre bienveillance ou d'appeler avec force à la bienveillance si on est malveillante avec elle ; par exemple, la cellule familiale particulièrement active dans la vie de la commune demande une aide à la commune face à une inondation intervenue au domicile
Je précise maintenant les 3 lieux de réciprocité :
  • la réciprocité venant du haut : la cellule familiale attend que les familles d'appartenance la respectent et fassent preuve de solidarité familiale le cas échéant. Concernant l'appartenance à la République française, elle attend la solidarité nationale en cas de problème et de pouvoir bénéficier de toutes les aides et soutiens auxquels elle a droit pour subvenir à ses besoins vitaux, à travers notamment les politiques familiales ; elle bénéficie aussi de l'éducation prodiguée par l'Education nationale qui mérite d'être réalisée en bonne alliance avec l'éducation donnée au sein de la cellule familiale ; il ne s'agit donc plus ici seulement de réciprocité mais aussi de coopération
  • la réciprocité venant du bas : la cellule familiale prend soin de ses membres (collectivement et à travers le comportement individuel de ses membres) ; il faut aussi que ses membres contribuent à la vie et à la bonne santé de la cellule. Elle attend que les membres aient un sentiment d'appartenance (sentiment que la cellule cultive de son côté), qu'ils fassent corps, qu'ils la protègent, qu'ils aient "l'esprit de famille" et qu'ils contribuent activement selon l'âge des membres, leurs capacités et leur disponibilité. Je rappelle ce que j'évoquais précédemment : il faut une juste répartition des tâches pour éviter la situation où la cellule tient par l'énergie d'un seul de ses membres.
  • la réciprocité venant d'autrui : la cellule familiale ayant des relations bienveillantes avec autrui attend qu'autrui soit aussi bienveillant avec elle. Elle attend fraternité et solidarité en cas de besoin.
Nous venons donc de voir longuement la cellule familiale. Intéressons-nous maintenant plus brièvement au niveau inférieur : l'individu, membre de la cellule familiale. 


Le membre de la cellule familiale

Le membre de la cellule familiale peut être considéré lui-aussi comme un holon et donc à travers les 4 mêmes dimensions que la cellule familiale.

On a donc les 4 dimensions que je ne vais pas lister dans le même ordre. Je commence par le lien qui raccorde l'individu avec le niveau supérieur que je viens de traiter, à savoir la cellule familiale :
  • l'individu appartient à la cellule familiale. Il la constitue en partie et contribue à sa bonne santé. Je ne répète pas ce que j'ai déjà expliqué pour la cellule familiale en tant qu'ensemble de membres desquels la cellule familiale attend une bienveillance réciproque
  • si l'individu appartient à la cellule familiale, il ne s'y confond pas. Il a sa propre identité, sa singularité, ses propres aspirations qui vont au-delà de la cellule familiale. Il s'affirme et a besoin d'autonomie. Autant d'aspects que les enfants acquièrent au fur et à mesure qu'ils grandissent et la cellule familiale a un grand rôle pour aider à un bon développement physique, psychique et social, en coopération avec l'Education nationale. Si l'individu doit être bienveillant avec ce qui n'est pas lui, il doit être bienveillant aussi avec lui-même et notamment pour une juste confiance en soi, estime de soi et affirmation de soi. Il ne doit pas s'oublier, oublier ses propres aspirations. C'est un juste équilibre à trouver pour éviter les deux extrêmes : l'oubli de soi et l'égocentrisme/égoïsme. Ne pas s'oublier appelle à une autre dimension qui n'est pas souvent présentée comme je vais maintenant le faire :
  • l'individu est aussi un tout : il est constitué d'organes, constitués eux-mêmes de tissus, et on peut descendre la chaîne successivement à la cellule, puis à la molécule puis à l'atome. Etre bienveillant pour cette dimension consiste à prendre soin de son corps, des différents organes, leur faciliter la vie. C'est notamment prendre soin par une alimentation saine, un sommeil suffisant et réparateur, une activité physique suffisante ; c'est aussi de ménager et assurer une bonne santé physique et psychique. Il faut connaître ses limites et ne pas trop tirer sur la corde. (Je renvoie à mon article Enjeu de recharger les batteries). Il est important de se connaître et de s'intéresser à ce que la recherche a pu nous apporter comme connaissance sur la biologie humaine pour prendre soin de notre santé de manière holistique (holistique et holon ont la même racine), à savoir dans sa globalité. Une globalité qui prend en compte le corps avec la frontière qui le sépare de son environnement. En effet, il ne faut pas s'arrêter à nos organes mais prendre en considération le microbiote (ensemble appelé aussi "flore" de micro-organismes qui nous colonisent - essentiellement des bactéries et qui cohabitent avec nous) qui est en nous (estomac, colon, poumons, parties génitales, bouche, oreilles) et sur nous (peau), en participant notamment aux fonctions digestives et à la protection face aux microbes pathogènes. Nous nous exclamons de la beauté de la nature et de son intelligence coopérative en voyant dans un documentaire un rémora (poisson) fixé par une ventouse sur la peau d'un requin pour le débarrasser de ses parasites. Notre microbiote agit en mutualisme ou symbiose avec nous de manière similaire. Ceci doit nous rappeler une idée centrale : nous sommes des êtres vivants au même titre que les autres vivants de la planète, avec un cortex plus développé, soit, mais nous sommes autant la nature que n'importe quel autre vivant et c'est un non sens de séparer l'être humain et la nature puisque l'un constitue l'autre, parmi beaucoup d'autres. Ce qui m'amène à dire que la culture de la bienveillance va avec celle de l'humilité, de la lucidité et de la coopération.
  • l'individu est en interaction avec d'autres êtres humains et autres qu'humain. Puisque mon propos initial était de m'intéresser à la cellule familiale, commençons par les êtres qui composent la cellule familiale : le membre de la cellule familiale se doit d'être bienveillant avec chaque membre de la cellule familiale, qu'il soit humain ou animal domestique. La responsabilité du membre de la cellule est donc à deux niveaux : une responsabilité vis-à-vis de la cellule (1ère dimension présentée dans cette liste) et la responsabilité envers chacun des autres membres. Bien évidemment on attend naturellement que la bienveillance soit du ressort des parents, avec une asymétrie qu'il ne s'agit pas de remettre en cause. Cependant, et je l'ai évoqué précédemment dans l'article, je suis convaincu de l'importance d'apporter dans l'éducation des enfants l'apprentissage de la bienveillance envers les autres membres de la cellule familiale et au-delà de la cellule. C'est notamment le cas pour les garçons pour lesquels on peut avoir tendance à trop insister dans l'éducation sur les capacités qu'ils doivent développer pour se défendre, ne pas se laisser faire, rendre coup pour coup, faire face à un monde de coups bas qui ne ferait pas de cadeaux, ... La bienveillance va aussi en direction de ce qui nous entoure et de la préservation des ressources de la planète.

La réciprocité de la bienveillance au niveau de l'individu

J'ai expliqué précédemment pour la cellule familiale que la bienveillance devait être vue de manière réciproque. C'est aussi le cas pour l'individu.


J'ajoute aux types de réciprocité évoqués pour la cellule familiale (contractuelle, culturelle, spontanée et appel à la bienveillance) un cinquième type : la réciprocité originelle. Une réciprocité qui joue en particulier pour la bienveillance par rapport au corps. En réalité, la bienveillance envers le corps peut être considérée comme un "juste retour des choses" de l'individu par rapport à la bienveillance orchestrée en notre faveur par la merveille d'horlogerie qui nous constitue, aidée, comme je l'ai dit précédemment, du microbiote sans lequel nous serions bien mal en point. Il nous faut lui faciliter la vie. Il nous faut le ménager. En ce sens, je renvoie à une citation anglaise particulièrement parlante et puissante :

"Take care of your body. It's the only place you have to live
Jim Rohm 

Et si on a du mal à considérer son propre corps comme partie intégrante de la nature, on peut au moins le voir comme notre maison qui nous abrite, qu'on apprécie particulièrement, qu'on entretient et qu'on chouchoute pour s'y sentir bien.

Cette réciprocité originelle mérite aussi d'être vue du côté du rapport à autrui en tant que ressource de la planète : depuis le début de l'humanité, les ressources de la planète nous offrent gite, chauffage, outils, nourriture, eau, ...et quantité de choses pour assurer nos besoins vitaux et notre confort. 

C'est notre devoir de réciprocité de bienveillance que d'en prendre soin, de les apprécier, de les préserver, d'assurer leur reconstitution, de les bichonner et non au contraire de les exploiter outrageusement. Les exploiter de la sorte peut être vue en quelque sorte comme l'ingratitude la plus totale. Il nous faut absolument discriminer ce qui relève de nos besoins vitaux et de notre confort, et limiter autant qu'il est nécessaire pour la préservation et le renouvellement des ressources, et en premier lieu pour nos besoins de confort dont on pourrait largement se passer (en réalité, pour certains besoins de confort, les consommateurs ne les ont pas demandés et ce sont les entreprises qui les ont créés puis poussés via la publicité).



Enseignements autour du ET

Je termine ce long article sur la bienveillance et la cellule familiale par l'éclairage de la tendance de l'être humain à opposer des idées comme il fait aussi pour des principes ou des valeurs . Au contraire, je lance une invitation à les conjuguer. En voici quelques-unes :
  • être bienveillant avec sa cellule familiale ET bienveillant avec autrui ET bienveillant avec soi-même ET inviter à la réciprocité les autres membres de sa cellule familiale ET, plus généralement autrui.
  • quand on cherche à faire plaisir, essayer de l'associer avec le sens  ; "plaisir ET sens" synthétise l'idée du bonheur d'après Tal Ben Shahar, un des fondateurs de la psychologie positive. Faire du bien peut se pratiquer en alliant plaisir et sens, en notant que ce n'est pas toujours possible et qu'il ne faut pas faire passer le plaisir à tout prix
  • l'être humain a besoin d'un double sentiment de reconnaissance : une reconnaissance d'appartenance ET une reconnaissance de distinction (chacun est unique, avec ses talents, forces, ... et veut être reconnu pour cela, y compris dans les situations où il se fond dans un collectif ou une communauté)
  • il faut rendre indissociable liberté ET responsabilité
  • de la même façon, l'autonomie et le sentiment d'autonomie méritent d'être cultivés en conjonction avec la conscience et le sentiment d'interdépendance qui conduisent à la gratitude ; cultivée seule, l'autonomie conduit au sentiment artificiel de surpuissance et d'invulnérabilité tout en déconsidérant et dévalorisant ce qui en réalité au-delà de lui-même contribue à sa vie.
Tirer les fils de la bienveillance peut nous mener très loin et je suis convaincu qu'il est nécessaire de le faire pour réinstaurer une symbiose entre les êtres humains et les autres parties prenantes de la planète. C'est aussi un enjeu pour la paix dans nos sociétés, dans nos cellules familiales, dans nos relations interpersonnelles et pour notre paix intérieure.

mercredi 23 octobre 2019

Combien ça coûte ... vraiment ?

La lecture du livre Le bug humain de Sébastien Bohler m'a donné l'occasion de me pencher sur un enjeu que j'avais déjà perçu il y a quelques années à la lecture du livre L'apprentissage du bonheur de Tal Ben Shahar, un des fondateurs de la psychologie positive. Il s'agit de la capacité de l'être humain à faire ses choix en prenant en compte l'avenir. Il s'agit d'un élargissement temporel notamment par rapport à notre santé : intégrer les impacts à moyen et long terme de nos actes sur notre santé physique, psychique et sociale. Il peut s'agir de la consommation de nourriture salée/sucrée/grasse, de sodas, de l'alcool, de la cigarette, ...  mais aussi de nos comportements numériques (emails, réseaux sociaux, surf sur internet, jeux, ...). Autant de comportements participant à l'explosion de l'obésité et des addictions.

La tendance de notre société à l'égocentrisme pose aussi l'enjeu de la capacité à prendre des décisions en intégrant les impacts sur autrui, sur d'autres territoires et sur la planète. C'est le cas par exemple pour une industrie qui produit des gaz à effet de serre (GES), des pollutions des eaux ou par voie aérienne qui vont diffuser bien plus loin que les alentours. Il s'agit là d'un enjeu d'élargissement spatial.

Je prends l'exemple de l'achat d'une voiture.

Au-delà du choix du modèle et du type de besoin, la question souvent centrale est : "A quel (bon) prix je vais l'obtenir ?" Et en passant, c'est toujours mieux de la payer un peu moins cher que les autres pour flatter son ego. La question "Combien ça coûte ?" étant entendu comme "Combien ça me coûte maintenant ?".

Un premier niveau d'élargissement temporel est souvent actionné à travers un critère souvent important au vu du prix des carburants : la consommation. On se projette en avant pour évaluer plus ou moins précisément l'impact sur le porte-monnaie, mois après mois.

Ce qui est probablement beaucoup moins souvent le cas, c'est d'évaluer le coût d'entretien, le prix des pièces détachées, l'éventuel surcoût d'assurance dans le cas de renouvellement d'une voiture.

Pour généraliser, l'élargissement temporel pour le cas d'une voiture fait prendre en compte dans la décision d'achat le coût d'usage et pas seulement le coût d'acquisition. Quand je dis "coût", il s'agit  pour l'instant de l'aspect financier.

Si on reste au niveau individuel (l'acheteur) le mot "coût" peut-il avoir un autre sens ? Oui :

  • l'énergie plus ou moins grande dépensée pour choisir la voiture, pour négocier âprement le prix, éventuellement pour la financer, pour se débarrasser de la voiture précédente de la manière la plus avantageuse, en profiter pour changer d'assurance, ...
  • l'énergie éventuelle dépensée à convaincre son conjoint qui trouvait peu opportun ce changement de véhicule
  • le stress que quelqu'un raye ce beau bijou
  • l'agacement de constater que pour le moindre petite chose à changer, il faut passer par la case garage car cela nécessite un équipement professionnel
  • le fait de moins marcher depuis l'achat de la voiture qui rend encore plus sédentaire et donc impacte négativement la santé
  • ...
Passons à un élargissement spatial qui pose la question "Combien ça coûte au-delà de ce que ça me coûte à moi ?".

Imaginons que j'achète un gros SUV, en m'étant acquitté du malus automobile car il est plus polluant que la moyenne (le malus peut aller jusqu'à 10 500€ en 2019 et 12 500€ en 2020). J'ai largement les moyens de me le payer et de payer une consommation supérieure à la moyenne.



En quoi ce choix fait qu'il coûte plus à la société et à la planète ?
  • plus de pollution à l'usage : des plus gros rejets de CO2
  • en cas d'accident avec un piéton ou un autre véhicule, les risques de mortalité pour autrui est multiplié par 2 dans le premier cas et par 3 dans le second
  • de manière plus anecdotique mais à noter : les SUV sont plus longs et prennent plus de places en stationnement dans les rues
  • pour les personnes aux revenus plus modestes qui veulent acquérir ce type de voiture, ne reste que la possibilité d'acheter des modèles anciens encore plus polluants.
Globalement, combien ça coûte à la planète ? Il n'y a pas que l'émission des gaz à effet de serre due à l'usage de la voiture. Il y a l'impact environnemental du fait de la production du pétrole, de son raffinage pour obtenir le carburant nécessaire pour rouler. Pour revenir en amont : il y a l'empreinte écologique de l'extraction des matières premières qui entrent dans la fabrication de toutes les pièces de l'automobile, celle de leur acheminement, de la fabrication, du transport de la voiture, surtout si elle a été fabriquée sur un autre continent. Et puis, pour terminer le cycle de vie, il y a les coûts de recyclage du véhicule.

Et évidemment, plus souvent on change de voiture, plus on participe à la recréation de coûts en amont et en aval de l'usage. A noter que l'augmentation attendue du taux d'accès à l'automobile en Chine dans les années qui viennent pèsera certainement en tant que frein à la réduction des GES.

L'élargissement spatio-temporel dans la prise de décision d'achat d'un nouveau véhicule permet de freiner un achat qui serait principalement déclenché par le désir, le plaisir et/ou la comparaison sociale (mon voisin s'est acheté une voiture récemment et me nargue). 

Parlons des gadgets !

Le niveau élevé de prix d'une voiture représente un frein et une forme de garde-fou contre un achat impulsif. Ce qui n'est pas le cas quand on entre dans un magasin vendant toutes sortes de choses à des prix défiant toute concurrence : 1, 2, 3, ... 5 euros. Il y a une tendance à acheter même si on n'en a pas besoin parce que ça n'est pas cher, parce que c'est original, parce que c'est à la mode, ... Souvent on a bien conscience que ce n'est pas qualitatif, pas solide, ... mais quel risque prend-t-on puisque ça ne vaut rien ?

Et justement à la fois :
  • ça ne vaut effectivement rien et très rapidement ça finira aux mieux à la déchetterie pour recyclage et au pire dans la poubelle classique mélangé avec les épluchures et la bouteille de lait en plastique vide. Et sans trop de regret, ni trop de scrupule, avec grosso modo l'idée qu'on en a eu pour son argent, ce qui est en réalité faux puisqu'on a quand même payé un petit quelque chose pour rien. Petit quelque chose multiplié par toutes les fois où l'on achète ces riens, ça finit par ne plus faire rien selon le principe que les petits ruisseaux font les grandes rivières.
  • ça coûte en réalité pour la planète en pratiquant l'élargissement spatio-temporel, ce que je vais préciser ci-après
En effet, ces choses, bien souvent en matière plastique sont issus du pétrole, qu'il a fallu extraire. Il y a eu le processus de fabrication sur d'autres continents parce que ça ne coûterait pas ce prix fabriqué en France ou en Europe. Il y a donc à prendre en compte aussi le transport maritime dans des containers sur des bateaux gigantesques fonctionnant au pétrole lourd, donc très très polluants. Et en fin de boucle, ce que je disais précédemment, l'empreinte écologique en tant que déchet. Je n'ai pas de chiffre, mais probablement que le coût pour la planète d'un gadget payé 1€ doit peser bien plus lourd. 

Une extase qui coûte cher


Et c'est ici que j'enfile ma casquette de spécialiste de la Qualité de Vie au Travail pour une prise de conscience que l'élargissement spatio-temporel doit prendre en compte non seulement la dimension écologique mais aussi la dimension sociale avec une idée fort simple : un petit prix est très souvent (voire systématiquement) corrélé avec de petites conditions de travail de toutes celles et ceux qui ont contribué à l'achat : extraction, fabrication, transport, et vente dans des magasins discount qui sont souvent aussi "discount" en matière de conditions de travail des salariés. "petit" pouvant aussi qualifier la taille des êtres humains qui ont contribué : j'évoque ici le travail des enfants dans certains pays.

Au bout du compte et je me permettrai cette synthèse triviale : on achète de la merde fabriquée dans des conditions de travail de merde, en rejetant de la merde dans l'atmosphère, et très vite après l'achat en jetant cette merde comme déchet dont le traitement rejette aussi de la merde. Tout ça pour un euro.

Conclusion : beaucoup d'objets qu'on achète coûtent beaucoup plus à la planète qu'ils nous coûtent financièrement au moment de l'achat. Des objets qui seront passés dans nos vies comme des étoiles filantes mais qui contrairement aux étoiles filantes laissent une balafre indélébile. N'est-on pas débile ?

Je conseille vivement le MOOC "Zéro déchet" qui pose particulièrement bien, non seulement la question du déchet, mais aussi quantité de sujets comme celui du contenant de ce qu'on achète, du contenu avec pour principe premier : "le meilleur déchet est celui qu'on ne produit pas" qui est à entendre dans le sens "la meilleure façon pour réduire les déchets, c'est de ne pas acheter ce dont on n'a pas vraiment besoin".

Ai-je fait le tour de la question de l'élargissement spatio-temporel ? Au-delà de considérations sur l'humilité et la lucidité, la réponse est NON. En effet, il y deux autres aspects que je traiterai dans un prochain article :

  • il faut considérer non seulement les coûts mais aussi les bénéfices et en résultante, le rapport coût/bénéfice (Sébastien Bohler explique qu'il existe 3 types de neurones dans le striatum - partie du cerveau la plus ancienne - pour les 3 niveaux d'évaluation) sachant que la tendance actuelle est de chercher un profit/plaisir immédiat pour un coût minimum, le coût étant évalué de manière très partiel
  • je me suis centré dans le présent article sur l'acheteur individuel, ce qu'on appelle le "consommateur". Il me faut aussi évoquer les acheteurs institutionnels (entreprise, administration, association, ... ) ou collectifs (groupement d'achat) et ce en quoi les Etats entretiennent la consommation frénétique.

mardi 15 octobre 2019

L'insoupçonnable et l'insoutenable

Un sacré bug humain bien ancré

Le remarquable livre Le bug humain de Sébastien Bohler met en évidence un fonctionnement frénétique de notre cerveau et l'impact négatif considérable, inégalé dans l'histoire de l'humanité, sur nous-mêmes porteurs du cerveau, les autres qu'humains et plus globalement sur la biosphère.



Bon nombre de phénomènes biologiques et comportementaux décortiqués dans son livre ainsi que leurs impacts, chiffres à l'appui sont insoupçonnables pour une très grande majorité de la population mondiale. Ils sont insoupçonnables et aussi insoutenables dans le sens où notre avenir est mis en péril du fait de la conjugaison de types de comportement et d'activités humaines ne se fixant aucune limite.

Suffirait-il que l'insoupçonnable soit mis au jour pour régler les problèmes ? Non ! Ça n'est pas suffisant. En revanche, c'est strictement nécessaire.

Je prends l'exemple qui pourrait représenter l'enjeu le plus important aujourd'hui et probablement celui correspondant à un des besoins les moins vitaux : les vidéos.

L'utilisation des nouvelles technologies de la communication contribue à ce jour à 4% des émissions mondiales des gaz à effet de serre. En 2025, à savoir demain ou presque, cette contribution passera à 8% - carrément multipliée par 2 - alors même qu'un certain nombre d'Etats se sont engagés à les faire baisser globalement. 75% des flux sont imputables aux vidéos dont un tiers sont pornographiques. Les vidéos sont aussi celles qu'on regarde en streaming sur la télévision (via les services de type Netflix, en n'oubliant pas les visionnages de programmes télé en replay). A cela s'ajoutent les sites dédiés aux vidéos tel YouTube et la diffusion de vidéos sur les réseaux sociaux tel que Facebook.
Deux phénomènes participent à cet emballement (on peut dire qu'une augmentation de 100% relève effectivement d'un emballement) :

  • Les standards de résolution des vidéos vont en croissant avec une augmentation du poids des vidéos. La généralisation de la fibre optique rendant cette augmentation transparente en terme de temps de réponse. La fluidité reste la même voire s'améliore mais le volume de données et les dépenses énergétiques pour assurer le trafic explosent
  • Les individus sont invités à proposer leur propre contenu (ce qu'ils filment avec leur téléphone mobile) avec une mode qui se développe : la diffusion en direct... de tout et n'importe quoi. 

En résumé : entre ceux qui regardent des vidéos pornographiques de manière compulsive (principalement des hommes et malheureusement beaucoup d'adolescents qui se construisent une approche faussée et destructrice de la sexualité), ceux qui raffolent de vidéos de chatons, de vidéos gag,... ceux qui s'enfilent à la queue leu leu tout une saison d'une série sur Netflix, on augmente significativement les émissions de GES pour des activités de distraction alors qu'on essaye avec peine par ailleurs de les réduire pour des besoins vitaux (notamment pour la nourriture, le chauffage,...), autre enjeu de réduction que je ne remets nullement en cause. Je veux simplement mettre en évidence le sacré paradoxe qui fait mettre en avant des enjeux de réduction pour des besoins vitaux et passer sous un relatif silence des enjeux concernant des besoins non vitaux.

Je dis relatif silence car un rapport publié en 2019 a alerté et à été relayé par les médias.

Lien vers une infographie produite par le site internet novethic.fr (en notant que ce rapport indique que la pornographie représente 27% ; le livre de Sébastien Bohler donne un chiffre plus élevé : 1/3).

Suffit-il d'être conscient de cet enjeu lié au visionnage pour faire évoluer les comportements ? La réponse est la même que pour tous nos comportements dont nous savons qu'ils participent à l'emballement climatique : consommation de viande, utilisation de véhicules diesel, voyages en avion,...

Je donne un exemple qui me permettra de relayer des conseils : l'INC (Institut National de la Consommation) prodigue des conseils avisés sur la bonne utilisation des vidéos dans l'article Quels sont les impacts du streaming vidéo sur l'environnement ? Avec l'ADEME Avant de vous précipiter pour cliquer le lien, je vous engage à lire les quelques mots qui viennent : l'INC fait donc de l'information et du conseil pratique ... sauf qu'elle le fait sous forme de vidéo. Heureusement, il y a aussi un texte reprenant ces conseils, qui se trouve après la vidéo. Donc mon conseil, ne déclenchez pas la vidéo, et prenez connaissance du texte. Le paradoxe étant qu'on veut agir pour réduire l'empreinte des vidéos et qu'on fait passer le message avec une vidéo alors que le texte était largement explicite et suffisant. Paradoxe et incohérence sont bien au cœur du problème.

Sébastien Bohler a le très grand mérite de nous faire prendre conscience qu'une partie centrale de notre cerveau, la plus ancienne, le striatum, nous pousse au plaisir à bon compte, applique le principe "la fin (faim) justifie les moyens", ne s'intéresse nullement au futur, fonctionne en mode Mr Toujours Plus, en recherchant le moindre effort et sans cesse en se comparant avec ceux qui ont plus que lui.
Imaginez que vous viviez avec un conjoint ou un enfant avec de telles caractéristiques ! Prenez quelques secondes ! Imaginez votre enfant qui vous réclame quelque chose ; il pigne, il s'énerve, il vous énerve. Vous résistez, vous résistez et peut-être qu'à un moment vous allez céder. Il vous demanderait la lune, vous auriez de sérieuses raisons pour ne pas répondre à sa demande particulièrement insistante. Sauf ce qu'il vous demande lui tend les bras, c'est plus au moins accessible pour votre porte-monnaie ... et finalement vous cédez pour être tranquille ... 5 minutes, car au bout de 5 minutes ce qu'il vous aura demandé n'aura plus d'intérêt (peut-être finira-t-il à la poubelle ?) et il pleurniche maintenant pour autre chose. Et au bout d'un moment, vous n'avez plus envie de vous battre et vous accédez à ses demandes ; au moins vous avez le sentiment d'être tranquille. Ne serait-ce pas une illusion, d'ailleurs ?
Peut-être que c'est votre réalité, malheureusement ? Auquel cas, je vous plains très sincèrement.

Par contre, ce qui est sûr, c'est qu'un tel monstre d'égoïsme est en nous, plus ou moins présent : le striatum est au cœur du cerveau, il veut faire sa loi, il ne lâche rien, jamais. Ce qui fait son niveau de présence et de poids dans les décisions, c'est la force de la connexion qui part du cortex vers le striatum. Le cortex est la partie du cerveau qui sait prendre en compte le futur et qui sait planifier. Ce qui rend un humain responsable c'est non son intelligence en soi, c'est sa capacité à réduire la domination du striatum sur le cortex. Le problème n'est pas le manque d'intelligence. Au contraire, le gigantesque problème depuis le début de l'ère industrielle c'est que la grande intelligence d'un petit nombre (les inventeurs, les concepteurs de processus et les communicants) a été mise au service du striatum, notamment du fait de décisions politiques. Sébastien Bohler rapporte des propos très éclairants d'un document remis en 1929 à Herbert Hoover, président des États-Unis : "L'enquête montre… que les désirs sont insatiables ; un désir satisfait ouvre la voie à un autre. Pour conclure, nous dirons qu'au plan économique un champ sans limite s'offre à nous… notre situation est heureuse, notre élan extraordinaire". Vous noterez le côté presque jubilatoire. Bref, des propos dont il est visible qu'il est influencé par le striatum de l'auteur du document ; jubilation qui a fait tâche d'huile chez les capitalistes et chez les politiques, notamment les libéraux. La croissance est partout, dans toutes les bouches, dans presque tous les systèmes d'exploitation y compris sur le sujet écologique avec l'idée de "croissance verte".

Le cortex est donc d'une certaine façon à l'image du striatum : super ambivalent ; son côté créatif et astucieux peut être constructeur ou destructeur. Et c'est le niveau de conscience qui fait basculer d'un côté ou d'un autre. Rabelais a parfaitement résumé l'enjeu bien avant l'époque industrielle "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme". Sur le fronton du Temple de Delphes étaient inscrits "Connais-toi toi-même !" et "Rien de trop !". Voltaire a écrit dans La Bégueule "Le mieux est l'ennemi du bien". On ne peut pas dire que l'invitation à la conscience et à la sagesse soient choses nouvelles.

Il y a ambivalence aussi côté striatum : il est le moteur de la survie et de l'apprentissage. Mais non canalisé, il nous met dans des comportements frénétiques et inconsidérés.

Biologiquement, tout se joue au niveau des connexions neuronales entre le cortex et le striatum : plus elles sont solides et actives et plus elles peuvent inhiber l'activité frénétique du striatum.

Bon, on fait quoi maintenant ?

Depuis quelques années avec de nombreuses études aidées par l'imagerie médicale, les scientifiques ont tiré un enseignement : la neuroplasticité du cerveau.

L'espoir est donc de pouvoir se muscler la connectivité entre le cortex et le striatum. Chacun de nous peut agir en ce sens pour lui-même et pour son entourage, notamment avec ses enfants. Il s'agit essentiellement d'apprendre où de réapprendre la patience, à prendre des décisions en intégrant les impacts moyen et long terme. Un des enjeux centraux selon moi réside aussi dans la culture de l'appréciation et de la gratitude pour éviter les fuites en avant, la banalisation, le sentiment que les choses sont dues. Il y a aussi à faire face à la lassitude de situations qui ne suivraient pas la logique Mr Toujours Plus. J'appelle la logique inverse : "Sam'vabien"

Mais le faire chacun de son côté n'est pas du tout suffisant : il faut que la société dans son ensemble favorise la patience et la prise en compte du futur dans les décisions dans toutes les strates de la société et sur tous les champs (économique, politique, éducatif, culturel,...).

L'idée d'une articulation entre responsabilité individuelle et collectives que j'ai mis en avant très fréquemment dans mes articles à propos de la Qualité de Vie au Travail sur laqvt.fr

Et individuellement, il ne faut pas tomber dans le piège que je perçois souvent dans les propos de quelques personnes rétives à l'écologie que je côtoie : l'attentisme du fait que la société et les acteurs ayant la plus grande empreinte écologique fassent le premier pas, sous prétexte que l'effort individuelle serait une goutte d'eau dans un océan.

Deux questions apparemment simples et structurantes me semblent centrales au niveau des décisions individuelles et collectives
  1. "En ai-je vraiment besoin ?"
  2. "Puis-je me le permettre au regard des enjeux climatiques et sociaux ?"
Répondre "Non" à une de ces questions doit nous conduire à ne pas activer le comportement, et si possible sans se sentir frustré outre mesure. Et il sera peut-être nécessaire de renoncer à un comportement alors qu'on a répondu "Oui" à la première et "Non" à la deuxième. Par exemple : "Oui", j'ai besoin de mon ordinateur, mais s'il faut à un moment prendre la décision d'arrêter de l'utiliser si le niveau de connaissance sur l'emballement climatique le justifie, je le ferai. Mais déjà, à titre personnel, j'ai décidé de ne plus diffuser sur ce site de nouveaux diaporamas en mode vidéo commentée.

Pour éviter la frustration, il me semble nécessaire la prise de conscience suivante : dans la mesure où nous devons baisser l'empreinte écologique et qu'elle ne peut se traduire que par une baisse des activités humaines et du consumérisme, il nous faut accepter l'idée de ne plus disposer de tout immédiatement. Accepter d'attendre certaines choses, de faire une croix sur d'autres. Quand on parcourt son habitation et que l'on recense les objets un par un, il est facile de voir qu'on pourrait s'en passer d'un certain nombre, notamment en matière de vêtements.
Je suis convaincu qu'aller vers la sobriété ou plus de sobriété peut avoir une dimension exaltante, voire de challenge pour les personnes qui aiment bien fonctionner dans ce mode (mais attention au retour de manivelle une fois l'objectif atteint parce que l'esprit de challenge, c'est du striatum pur jus). 

Il y a aussi à refuser individuellement et collectivement des comportements trop longtemps tolérés. Je pense notamment à l'obsolescence programmée. Ce qui renvoie à de multiples responsabilités :
  • Celle des entreprises de produire des objets durables
  • Celle des salariés d'entreprises jouant de l'obsolescence programmée pour peser sur les dirigeants
  • Celle des consommateurs pour boycotter les produits concernés et favoriser les produits vertueux
  • Celle des consommateurs pour conserver longtemps leurs objets et ne pas céder à la mode et à l'attrait de nouvelles fonctionnalités gadget
  • Celle des pouvoirs publics pour penser une société durable, en ne se laissant pas obnubilés et enfermés par la variable "emploi"
  • Celle des pouvoirs publics pour mettre en place des mesures punitives face aux comportements manifestement déloyaux
Je termine par l'expression de ma gratitude à Sébastien Bohler et à tous les scientifiques qui ont contribué à la connaissance qu'il rapporte avec beaucoup de clarté et de manière très accessible.
J'ai essayé d'apporter ma modeste contribution par mes réflexions exprimées dans cet article et par l'invitation à la fois enthousiaste et insistante à lire son livre

Tout l'enjeu maintenant est de mettre fin à un paradoxe :  plus notre niveau de connaissance des lois de la nature augmente plus nous la détruisons avec l'illusion que l'intelligence humaine saura trouver une parade, la plus ultime étant de trouver un autre habitat que la terre une fois qu'on l'aura rendu inhabitable aux êtres vivants, nous y compris.

Alors avant de penser à quelle hypothétique planète on pourrait coloniser, sauvons-en une bien réelle : la terre qui nous fait le cadeau unique de nous abriter et dont nous sommes chacun coresponsables de sa bonne santé et en préservant la nôtre puisque nous en faisant partie intégrante. Il s'agit aussi comme pour l'utilisation des toilettes : laisser aux suivants dans le même état qu'on l'a trouvée à notre arrivée (et si possible dans un meilleur état puisqu'elle est déjà bien atteinte).