lundi 4 novembre 2019

Tout de trop


Sur le fronton du Temple de Delphes étaient gravés deux principes que je mentionne périodiquement dans mes articles et qui devraient guider l'humanité :

"Connais-toi toi-même" et "Rien de trop".

Dans cet article, je vais avancer que notre société fait exactement le contraire du deuxième principe : il y du trop en tout ou presque tout. Et comme illustré sur l'image, l'être humain se porte mal et fait du mal à la planète.
Dans un deuxième temps, j'en appellerai au premier principe pour nous aider à activer le deuxième.

Du trop en tout

Je présente par avance mes excuses à toutes celles et tous ceux qui se sentent démunis de tout ou de beaucoup et qui pourraient mal ressentir ce que je vais écrire. Je précise que les propos qui suivent concernant globalement la société de consommation dont on voit bien qu'elle est injuste et qu'elle laisse de côté beaucoup d'êtres humains et exploitent aussi le peu de moyens qu'ont les personnes les plus démunies.

Dans beaucoup d'articles et de modélisations que je réalise, j'ai l'impression de tirer un fil à partir d'une petite idée qui me vient, inspirée d'une lecture, d'un visionnage, d'une discussion. Il arrive aussi qu'elle débarque dans mon esprit sans forcément pouvoir l'attribuer.

La petite idée qui m'est venue en l'occurrence, inspirée de nombreuses lectures de livres et d'articles sur l'empreinte des activités humaines sur la nature, c'est que l'on consomme beaucoup trop. Je vous propose de suivre le fil comme moi je l'ai fait dans ma tête :

La société de consommation nous pousse à acheter trop de choses, tout le temps et de plus en plus, frénétiquement, avec une excitation façon feu de paille jusqu'à épuisement de toutes les parties prenantes humains et autres qu'humains..





Il y a une corrélation extrêmement forte entre le trop de choses achetées avec un trop de choses fabriquées, notamment du fait du faible taux de réutilisabilité : quand on veut acquérir une chose, on veut l'acheter neuve et si possible encore plus récente et moins chère que celle du voisin. On pourrait aussi en fonction du niveau d'utilisation, l'emprunter, la louer. Si on en a vraiment besoin très souvent, on pourrait l'acheter d'occasion voire même l'obtenir gratuitement.

Pour beaucoup de ces choses, leur fabrication nécessite trop de matières premières (minerais, combustible, eau, ...) ;  certaines sont rares (notamment pour la fabrication des dispositifs numériques) au vu des réserves et de leur niveau de ressourcement. Trop de choses fabriquées avec trop de matières premières conduisent à une SURexploitation des ressources (SUR étant synonyme de TROP).

La fabrication de ce trop de choses provoque une émission de trop de Gaz à Effets de Serre (GES) et trop de pollution. Trop par rapport à ce que la planète peut supporter. Ces trop de choses fabriqués ont nécessité la construction d'infrastructures ayant contribué à détruire trop d'écosystèmes.

Les organisations qui fabriquent recherchent à réduire les coûts de manière trop drastique - et cela est valable pour tous les maillons de la chaîne - faisant peser cette réduction de coûts sur les êtres humains (piètres conditions de travail et bas salaire). C'est là qu'il faut prendre conscience que le "trop" se conjugue de manière souvent avec un "pas assez", notamment au niveau social et en terme de qualité. L'augmentation de la quantité se fait quasiment toujours sur le dos de la qualité. La baisse de la qualité relève quelques fois d'un dommage collatéral. Mais nous voyons depuis quelques années se développer un phénomène déloyal, inacceptable et condamnable : l'obsolescence programmée : on veut nous faire acheter trop souvent le même type d'objet dont la durée de vie est volontairement, artificiellement réduite. Ce qui produit trop de déchets dont beaucoup sont en plastique, difficilement recyclables et donc avec un coût écologique de traitement trop élevé.

La réduction des coûts de production a fait externaliser la production dans les pays à bas coûts salariaux. De ce fait, les kms parcourus par les choses et par les composants participant à ces choses ont explosé. Les choses parcourent trop de kms, dont une partie à travers les océans avec des portes-conteneurs qui consomment trop d'un carburant de trop mauvaise qualité (pétrole lourd). . Il y a aussi le transport routier qui amène à avoir trop de camions sur les routes et autoroutes. Avec des impacts négatifs en matière de réchauffement climatique et de pollution de l'air pour ces deux modes de transport.

Des choses qui, par ailleurs, passent par trop d'intermédiaires. L'alternative étant bien évidemment le circuit court, l'allongement des cycles de vie (produits plus solides, de meilleure qualité, ayant plusieurs vies), avec des conditions de travail décentes pour chaque personne contribuant au cycle de vie.

Je reviens à l'achat : pour nous pousser à l'achat, nous sommes littéralement bombardés par trop d'informations (notamment sur les écrans) nous incitant à passer commande trop vite (achat impulsif) et à être livré trop rapidement (du jour au lendemain, voire dans l'heure qui suit). Mais quelques fois, c'est contre-productif : nous nous trouvons face à trop de choix pour un même produit et on peut s'en trouver paralysé. C'est l'idée que défend Barry Schwartz dans son livre "Le paradoxe du choix" (cf mon article Une fausse piste pour le bonheur : accumuler des ressources et des options).



Un terme fait référence à la quantité d'information invraisemblable à laquelle nous sommes confrontés en permanence : l'infobésité. Elle se traduit diversement avec le numérique : trop d'emails, trop de notificationstrop de SMS, trop de messages sur les réseaux sociaux, trop d'amis sur les réseaux sociaux qui en réalité n'en sont pas, trop de temps passé devant son smartphone, sa tablette, son ordinateur. Il y a aussi une amplification attendue dans les toutes prochaines années : trop d'objets connectés ; un "trop"qui va de pair avec moins d'humains connectés entre eux dans la vraie vie. Une autre explosion des usages : trop de vidéos en streaming qui fait suite et se conjugue avec un trop de photos qu'on prend pour un oui ou pour un non et qui se trouvent stockées sans qu'on l'ait demandé sur des serveurs et pour longtemps. Tous ces usages numériques qui ont une empreinte écologique trop importante et qui sont trop méconnus dans la population.

Toutes les pollutions visuelles et sonores et la sur-information ont été évoquées par Matthew Crawford dans son livre "Contact". Il introduit la problématique de l'écologie de l'attention et une idée fort pertinente : considérer l'attention comme un bien commun dont il faut que nous nous préoccupions collectivement et individuellement. J'en parle dans mon article Le temps sur la table : attention, résonance et bienveillance (1) sur laqvt.fr. En effet, l'enjeu est d'importance : nous sommes de moins en moins en capacité de nous concentrer et de plus en plus impatients. Autant de raisons qui accélèrent l'autodestruction de l'humanité.

Il n'y a pas que l'infobésité : il y a aussi l'obésité tout court. L'humanité en est arrivée à un point où la suralimentation touche plus d'êtres humains que la malnutrition. Nous mangeons trop, trop mal et trop vite. Il y a aussi trop de gaspillage alimentaire.

Et inversement, nous ne faisons pas assez d'activités physiques et nous ne dormons pas assez.

Je liste quelques autres "trop" sans aller plus loin : trop d'ondes, trop de lumière, trop de bruit, des exploitations agricoles trop grandes (et aussi des espaces trop petits pour les animaux), trop de choses à faire, trop de déforestation, des villes trop grandes, des consommations d'énergie trop élevées, trop d'injustices, trop de violences commises envers les femmes, les enfants, (notamment au sein de la cellule familiale), les hommes, les animaux, trop d'indifférence, trop d'individualisme, trop de compétition, trop de notations et de chiffres, trop de menaces à la liberté individuelle (caméras, objets connectés, compteurs communicants, ...), trop de place à l'argent et aux biens matériels, trop de dépressions, trop de burnout, ...

Et puis quelques autres "pas assez" en commençant par celui qui plante l'enjeu global de soin de nos écosystèmes humains et autres qu'humains : pas assez d'actions déterminées à la hauteur compte tenu de l'ensemble des informations à notre connaissance sur l'état de la planète et des perspectives court, moyen et long terme (cf notamment les rapports du GIEC). Et puis il n'y a pas assez de bienveillance, pas assez de confiance, pas assez de coopération, pas assez de proximité, pas assez de connexion avec la nature, pas assez de tempérance, pas assez de responsabilité, ... Dire qu'il n'y en a pas assez, signifie qu'il y en a tout de même car il ne faut pas dresser un tableau trop désespérant. Des femmes et des hommes, de tout age, agissent pour la planète, intégrant les êtres humains, nous montrent qu'on peut vivre plus simplement, plus léger et plus heureux.

Tirer le fil du "trop" risque de m'emmener à écrire un article trop long. Je vous propose de continuer à prendre conscience par vous-mêmes d'autres "trop" et de "pas assez".

Connais-toi toi-même !

Après cet état des lieux non exhaustif des "trop" dans lequel j'ai commencé de-ci, de-là, à évoquer des alternatives, j'en viens à proposer un levier important qui nous permettrait d'explorer et de pratiquer le "Rien de trop !" : il s'agit de "Connais-toi toi-même !".



Comme je l'ai évoqué dans l'article récent L'insoupçonnable et l'insoutenable, je propose d'aborder cette connaissance de soi-même - un vaste sujet - à travers deux questions à enchaîner avec une troisième question, notamment par rapport à nos envies de consommation :

  1. "En ai-je vraiment besoin ?"
  2. Si oui, "Suis-je obligé de l'acheter neuf ?"
  3. Si oui, "Puis-je me le permettre au regard des enjeux climatiques et sociaux ?"
Si on répond "oui" à la dernière question, on a tout intérêt à faire une pause avant d'acheter et se reposer la 1ère question après la pause.


La première question développe notre capacité au discernement entre les besoins vitaux et les besoins de confort dont Sébastien Bohler dit dans son livre Le bug humain qu'il s'effrite dangereusement. Peut-être qu'à la lecture de cette première question renouvelée autant de fois qu'on veut acheter (qu'on est invité à acheter) vous viendra à l'esprit la pensée "Oui, mais à ce moment-là on n'achète plus rien, on va vivre dans une cabane, une grotte, ...". Pourtant, je vous assure qu'elle est très efficace. Le site internet riendeneuf.org consacré au défi "Rien de neuf" lancé par Zero Waste France rapporte que les personnes qui ont suivi ce défi pendant un an répondent bien souvent "Non" à cet autoquestionnement de la première question.

La deuxième question relève à la fois de l'introspection ("ne serais-je pas en train de faire un caprice ou de me faire avoir par la société de consommation ?") et de la recherche d'alternatives à un achat de produit neuf.

La troisième question relève de la connaissance du monde. Pour répondre aux deuxième et troisième  questions, il faut à la fois s'informer (et pas seulement être informé) et être lucide et honnête vis-à-vis du monde et de soi-même.

L'intelligence humaine fait les progrès technologiques actuels et annoncés qui peuvent nous faire répondre de manière biaisée à la 3ème question. En effet, on nous présente des innovations technologiques qui plus ou moins objectivement ont des impacts de ralentissement, réduction de l'empreinte humaine. Je prends l'exemple de dispositifs à base de micro-algues expérimentés dans les villes pour absorber le CO2 dont on annonce qu'ils équivalent chacun à la capacité d'absorption de 50 arbres. On nous annonce par ailleurs que ce qu'on achète consomme moins : voitures, smartphones, ampoules, ... C'est beau l'esprit humain et ça peut en rassurer certains sur l'avenir de la planète. Seulement c'est sans compter l'effet rebond : ce genre d'information peut nous amener à consommer d'autant plus, et au bout du compte en consommant plus des choses qui ont des effets négatifs un peu moindre ou alors qui sont compensés par des dispositifs apparemment miraculeux sauveurs de la planète, la résultante est une augmentation globale de l'empreinte humaine. Nous éloignant d'autant plus des objectifs de réduction appelés à grands cris par les scientifiques (notamment le GIEC), par l'ONU, par un ensemble d'ONG et par une partie de la jeunesse dont Greta Thunberg est une vibrante représentante. Si on ne change pas nos habitudes de consommation, non seulement la réduction ne sera pas à la hauteur, mais il faudra peut-être s'attendre à des augmentations de l'empreinte humaine et de l'emballement climatique.

Je conseille à nouveau l'excellent MOOC "Zéro déchet" organisé par le Mouvement Colibris et par Zero Waste France qui pose particulièrement bien, non seulement la question du déchet, mais aussi quantité de sujets comme celui du contenant de ce qu'on achète, du contenu. Il a pour principe premier, en phase avec ce que je viens d'évoquer : "le meilleur déchet est celui qu'on ne produit pas" qui est à entendre dans le sens "la meilleure façon pour réduire les déchets, c'est de ne pas acheter ce dont on n'a pas vraiment besoin".

Dans ce MOOC est interpelé un point que je n'ai pas évoqué dans cet article mais qui aurait pu l'être : le trop d'emballage. Ce qui fait revoir aussi l'introspection en 3 questions qui doit être adapté pour prendre en compte les besoins vitaux que l'on peut réaliser de manière plus ou moins écologique, et donc notamment en prenant conscience des emballages alimentaires. D'une manière plus générale, il s'agit de réduire le plus possible les emballages à usage unique.

La pratique déterminée, humble et coopérative de "Connais-toi toi-même", "Rien de trop" et "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" est selon moi un enjeu pour prendre soin de la planète, de ses écosystèmes (l'être humain en faisant partie) et pour favoriser le bien-être et le bonheur. Une pratique qui doit diffuser dans nos actes quotidiens, notamment ceux liés à notre consommation.