mercredi 7 octobre 2020

Conjuguer le verbe "Prendre soin" - Chronique sur la Bienveillance - Episode 6

Voici le 6 ème épisode de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité.

Il est inspiré de ma lecture de l'article Plaidoyer pour un peu de bienveillance de Sara Marie-Jo Bastien sur le site journalmetro.com

Sara Marie-Jo Bastien est directrice générale de la Table de concertation jeunesse Bordeaux-Cartierville. En tant que Girondin habitant à une trentaine de km de Bordeaux, je me suis dit que c'était en quelque sorte une voisine qui s'exprimait. Je me suis aperçu un peu plus tard que Bordeaux-Cartierville n'est pas un quartier de Bordeaux comme je le pensais (je connais très mal Bordeaux, pour tout dire) mais un quartier de Montréal. Donc ce n'est pas une voisine de Bordeaux mais une cousine du Québec.

Le Québec est aussi touché par la pandémie. Et dans cet article, Sara Marie-Jo Bastien rend hommage aux personnes qui travaillent dans le "milieu communautaire et du développement social", un secteur habitué à être en déficit de reconnaissance si je traduis bien ses propos. Elle lance aussi un appel aux personnes de ce milieu pour qu'elles prennent soin d'elles en cette période de pandémie. Elle mentionne un risque qu'elle ne nomme pas mais que je vais faire à sa place dans ma chronique : le burnout. Elle pose l'enjeu de la manière suivante : 

"Dans ce milieu dont le quotidien atteint des sommets d’intensité, nous sommes beaucoup à vouloir tout donner. Mais là où plusieurs étaient déjà sur le point de frapper un gros mur, le contexte actuel accélère le véhicule et il y a un danger réel que le mur arrive plus tôt, plus fort.

Alors je vous en prie, faites attention. Car aller plus loin que le bout de vous-même n’aidera personne."

Elle appelle donc les professionnelles et les professionnels de ce milieu à prendre soin de leur propre personne. Dans une approche gagnant-gagnant : en prenant soin de soi, cela permet de garder ses capacités physiques, psychiques et social pour essayer de mener à bien ses missions (je dis essayer, car il faut s'assurer d'avoir le temps et les moyens de bien faire son travail).

Puisque ce blog est parti de l'idée de décliner des verbes autour du bonheur, je vous propose de décliner le verbe "prendre soin", en m'appuyant sur ma modélisation en 4 dimensions présentée spécifiquement dans mon article récent 4 dimensions indissociables de bienveillance - Chronique sur la Bienveillance - Episode 4.

Je redonne le schéma générique de ces 4 dimensions :


Si on connecte le niveau individuel avec le niveau du collectif du travail, on peut mettre en exergue une articulation de responsabilités :

Conjuguons donc "Prendre soin".

  • Je prends soin ... de moi. De deux manières : d'abord (1), de ma santé physique, psychique et sociale. En faisant attention à l'articulation entre ma sphère professionnelle et les autres sphères de vie, à mon alimentation, à mon activité physique, à mon sommeil, aux temps de récupération et de relaxation. Et (2), je m'assure régulièrement que mon travail est en ligne avec mes aspirations les plus profondes afin de ne pas laisser se creuser un écart, voire un fossé entre ce que je veux vraiment faire et ce qui se passe réellement dans mon travail. Je prends soin aussi de moi par ma capacité l'affirmation de soi bienveillante pour faire remonter mes tensions dans mon collectif pour chercher à les résoudre
  • Je prends soin ... de mes collègues (3), au-delà des personnes dont je prends soin dans le cadre de mes missions.
  • Toi, mon collègue, dans une logique de réciprocité, je t'invite aussi à prendre soin de moi. C'est aussi (et d'abord) au collectif à instaurer cette solidarité et cette bienveillance entre collègues
  • Je prends soin ... de mon collectif de travail (4) et j'apporte ma pierre à l'édifice pour la co-construction d'un écosystème bienveillant et pour que la Qualité de Vie au Travail (QVT) soit au cœur de cet écosystème
  • Mon collectif de travail prend soin ... de moi (5). Il soutient mon activité, il me soutient en tant qu'individu, prend en compte mes émotions, mes éventuels états d'âme, mes aspirations, mes attentes et est vigilant à la préservation de ma santé physique, psychique et sociale
Dans la sphère professionnelle, on peut raisonner plus large et intégrer la responsabilité de la médecine du travail, des clients/bénéficiaires/usagers/consommateurs, des pouvoirs publics, ...

Au-delà de la sphère professionnelle, on peut aussi ajouter le rôle du conjoint, des parents, des enfants, des amis qui prennent aussi soin de moi et qui m'envoient quelques fois des signaux d'alerte qu'il faut que je sache voir.

Si un nombre suffisant de ces niveaux est actif, ma conviction est que nos sociétés seront en capacité d'éradiquer le burnout. Inversement, ma conviction est tout aussi grande qu'un tel niveau de burnout aujourd'hui dans nos sociétés est la preuve d'une faillite de nos sociétés en matière de bienveillance. En effet, quand on sait que le burnout est un processus long qui s'émaille de nombreux symptômes visibles, l'atteinte du point de décompensation dans un tel processus est clairement à mettre sur le compte d'un déficit de bienveillance à bien des niveaux qui ne sont pas ou pas assez activés.

Alors, œuvrons ensemble pour construire une société de la bienveillance qui permettra à chacune et chacun de se sentir bien à sa place, bien dans son corps, bien dans sa tête, serein parce qu'il se sait entouré, respecté, reconnu, protégé. Et réciproquement, d'entourer, de respecter, de reconnaître et de prendre soin.

Et j'emboite le pas à Sara Marie-Jo Bastien, avec un grand merci aux professionnels et bénévoles des associations qui ne sont pas directement des acteurs œuvrant pour soigner les malades de covid-19, mais qui, du fait de la pandémie, se trouvent avec des conditions de travail très difficiles. Des conditions encore plus compliquées du fait de l'augmentation de nombre de bénéficiaires et de mesures sanitaires qui demandent plus de temps, d'énergie, de charge mentale et de charge émotionnelle. En souhaitant que non seulement vous preniez soin de vous individuellement mais aussi que les autres niveaux que j'ai évoqués dans cette chronique puissent s'activer avec détermination.


jeudi 1 octobre 2020

Question de sacrifices - Chronique sur la Bienveillance - Episode 5



Voici le 5ème épisode de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité.

Il est inspiré de ma lecture du livre très récent Où est le sens ? de Sébastien Bohler (présenté par son éditeur comme "essai lumineux"), une forme de suite - de mon point de vue - de son précédent livre ayant suscité beaucoup d'intérêt et d'appréciation : Le bug Humain. Deux livres que je vous recommande très très vivement et qui mériteraient d'être dans toutes les bibliothèques individuelles et collectives ... pour être lus et partagés dans l'esprit "Maintenant, on en fait quoi ensemble ?".

Dans le "Bug humain", la star était le striatum, partie de notre cerveau qui a pour but principal d'assurer notre survie, notre reproduction et un statut social. Avec 5 grandes dérives que je résume par la phrase "Tout de suite, encore, et encore plus, sans limite et après moi le déluge". Toute similitude avec le monde d'aujourd'hui est ... parfaitement assumée de ma part et de l'auteur également.



Dans "Où est le sens ?", la star est le Cortex Cingulaire Antérieur (j'utilise le sigle CCA dans la suite de l'article), siège dans le cerveau du sens et du contrôle de l'ordre et de la réalisation des prédictions. On peut le présenter comme un organe de contrôle qui lance un signal d'alarme chaque fois que les choses ne se passent pas comme prévues. Et dans le monde d'aujourd'hui, dans bon nombres de situations du quotidien, dans les différentes sphères de vie, l'incertitude et les aléas font foison. J'aurai très probablement l'occasion de revenir sur les principaux enseignements de ce livre.

Dans la dernière partie du livre, l'auteur dresse quelques contours d'une société susceptible de faire réellement face aux défis gigantesques de transition écologique et environnementale. Défis qui sont reliés de manière indissociable selon moi avec les transitions intérieure, spirituelle, sociale, démocratique (plus globalement sur la façon dont nous prenons les décisions dans les différentes strates de la société), de conception de la santé physique, psychique et sociale, et économique. Des défis face en premier lieu à l'emballement climatique et un appauvrissement sans cesse croissant des ressources de la planète.

Des défis pour reconstituer (ce qui peut l'être encore) et préserver les écosystèmes de la planète, et pour faire que les générations futures aient une vie meilleure que la nôtre, pour le moins, meilleure que ce qui est inexorablement annoncé par de très nombres scientifiques du monde entier si l'humanité continue à vivre à un tel rythme de destruction de la planète et des équilibres.

Sébastien Bohler évoque dans cette dernière partie, et également plus tôt dans son livre, l'idée de sacrifice. Dans l'histoire de l'humanité, les efforts consentis par les individus pour coopérer, pour appartenir à un groupe ou à une société ne le sont que sous conditions que les autres individus fassent les mêmes efforts. On peut remarquer qu'à l'inverse, et notamment pour les comportements écologiques, on entend souvent des personnes refuser de suivre de tels comportements sous prétexte que d'autres ne le font pas, ou que leur implication à leur niveau ne servirait à rien si tout le monde ici et ailleurs ne sont pas dans le même ... sacrifice. Je veux bien faire un sacrifice, mais seulement si tout le monde y consent également. Sébastien Bohler présente d'ailleurs le sacrifice comme une sorte de ciment de la société qui a le pouvoir de satisfaire au plus haut point le CCA.

Alors, sommes-nous prêts, êtes-vous prêts à faire des sacrifices pour la planète et les générations futures (et même présente, car il y a urgence) ?

Comparaison avec les sacrifices en tant que parent

Je lance une question qui pourra sembler abrupte, non pertinente à certains : pensez-vous que les sacrifices que nous pourrions/devrions consentir pour la planète seront plus lourds que les sacrifices que vous avez consentis dès lors que vous avez choisi d'avoir un (des) enfant(s) ?



Il me semble pertinent juste après avoir posé cette question d'introduire une forme de logique comptable : celle qui fait peser les coûts (pas seulement en terme d'argent, mais de fatigue, de temps, de nuits de sommeil impactées, d'inquiétude, de désillusions, ...) par rapport aux bénéfices (amour, proximité, confiance, reconnaissance, joie, ...) , ou les avantages par rapport aux inconvénients.

Quand on prend la décision d'avoir un bébé, ma conviction est qu'on a tendance à surestimer les bénéfices et à sous-estimer les coûts.

Pour la planète, il me semble que la tendance soit inverse : on a va plutôt penser aux coûts qu'aux bénéfices, avec un obstacle majeur pour une décision individuelle et collective gagnant-gagnant : l'insuffisance de la connaissance et de la pratique à la fois sur les coûts et sur les bénéfices. Dans ces conditions, pourquoi bougerions-nous nos comportements ?

Quels bénéfices, quels coûts ?

Concernant les bénéfices, nous souffrons (en fait, c'est surtout la situation d'urgence, la planète et quantité d'humains impactés par le changement climatique qui souffrent) de ne pas suffisamment observer, contempler, connaître, apprécier, nous émerveiller des écosystèmes de la nature. Nous n'avons pas suffisamment conscience de l'interdépendance, entre humains, et entre humains et autres qu'humains. Nous sommes déconnectés des autres qu'humains. Nous ne mesurons pas du tout à la bonne hauteur notre chance à recevoir/exploiter tous les bienfaits des écosystèmes. Seules la curiosité ( cf mon article Zone de confort et curiosité exploratrice) et l'appréciation nous permettront de créer de la proximité avec ces écosystèmes. Et plus on est proche, plus on apprécie, plus on aura envie de prendre soin, et probablement de faire des efforts, faire des sacrifices. Nous ne rêvons pas suffisamment un monde de demain où nous nous sentirions bien dans la paix individuelle et collective, en harmonie avec ce qui compose la nature et qui n'est pas humain. Par ailleurs, nous n'activons pas assez nos capacités à la gratitude.



Concernant les coûts, nous souffrons de ne pas savoir en quelque sorte à quelle sauce on va être mangé ? Quel sera le niveau des sacrifices ? Sur l'accessoire ? Aussi sur l'essentiel ? Quels sacrifices si on commence demain et quels sacrifices si on attend encore 10 ans ? Et puis il y a le même niveau d'incertitude entre les scientifiques que pour la covid-19 : ils ne sont pas tous d'accord (même si la balance penche très fortement du côté de ceux qui allument les clignotants). Il n'y a pas que cette incertitude : il y a aussi celle que nous connaissons également pour la covid-19 : la connaissance évolue très vite et les enseignements et les conseils voire les injonctions évoluent en même temps, voire se contredisent. (Ré)interrogeant pour certains la foi en la science et la fiabilité de ses prédictions, d'autant plus quand ces prédictions appellent à des sacrifices. Du côté des coûts, il manque manifestement de la connaissance, de la construction et de la visibilité concernant la concrétisation d'une transition aux dimensions multiples et indissociables.

Quel avenir pour nos enfants : ? ou !

Quelques paragraphes au-dessus, j'ai introduit un parallèle entre parentalité et écologie. Y a-t-il un lien entre ces deux enjeux ? Les parents qui ont une conscience écologique le voient certainement.

A assez court terme, ma crainte est que de plus en plus de parents et futurs parents passent du déni à l'incertitude puis à la certitude du moins bien, voire du pire : passer du questionnement interrogatif "Quel avenir pour nos enfants ?" au désolant, impuissant donc angoissant "Quel avenir pour nos enfants !" Un passage du point d'interrogation au point d'exclamation qui pèse particulièrement lourd.

Je ne souhaite pas que dans le monde de demain, des couples aient à se poser des questions de conscience dès lors qu'ils voudront avoir des enfants. Je veux encore moins qu'ils soient dans une certitude qui serait largement partagée que leur enfant aura certainement une vie chaotique. Idem pour celles et ceux qui sont déjà parents par rapport à leurs enfants.

C'est donc de notre responsabilité individuelle et collective de prendre les décisions de sacrifice, avec détermination, sans frustration pour celles qui touchent notre confort et des commodités ; et même au contraire, dans l'enthousiasme de construire ensemble un monde plus chargé de sens et plus favorable au développement du bien-être psychique et du bonheur. Envisager la sacrifice écologique au même titre que le sacrifice en tant que parent : il existe bien, il ne faut pas le nier, mais quel bonheur !

C'est de la responsabilité de nos élus d'arrêter de caricaturer les enjeux écologiques et toutes les oppositions à la mise en place de nouvelles technologies dont l'humanité n'a pas un besoin essentiel. Je fais référence ici particulièrement aux propos du Président de la République à propos de la 5G : il a  assimilé les opposants à des réfractaires au progrès qui refuseraient de se conforter au monde qui les entoure (qui, soit dit en passant, est en partie conçu et décidé par une poignées de personnes, puis approprié plus ou moins bien par la population).

Puisque le sujet du livre de Sébastien Bohler est le sens, voici une question qui n'en est pas vraiment une dans mon esprit : qu'est-ce qui a le plus de sens : implémenter massivement la 5G et les compteurs Linky parce que ce serait le sens de l'histoire et de la modernité (opposé caricaturalement à une forme d'obscurantisme ou d'extrémisme), ou s'activer d'arrache-pied à inverser la tendance à la destruction de notre planète et pour la bien portance des écosystèmes dont l'humain est partie prenante et principal responsable ?

En réalité, il nous faut opérer individuellement et collectivement des justes sacrifices en appréciant et reconnaissant les bénéfices sur les 4 dimensions de bienveillance que j'ai présentées dans mon précédent article 4 dimensions indissociables de bienveillance - Chronique sur la Bienveillance - Episode 4. Des sacrifices qui fleureront bon le gagnant-gagnant - plutôt que la frustration - pour toutes les parties prenantes, y compris les autres qu'humains et les ressources de la planète. 

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