mercredi 14 avril 2021

Création d'une page pour 4 dimensions indissociables de la Bienveillance

 

Ce très court article pour signaler que j'ai créé une page sur ce blog dédiée à un élément central de ma modélisation d'une Société et de Territoires de la Bienveillance : elle concerne la Bienveillance à travers 4 dimensions indissociables et réplicables qui en fait un modèle fractale mettant en jeu également la réciprocité.

Accès à la page 4 dimensions de la Bienveillance.

En quelques mots. J'y présente 4 schémas pour comprendre cette modélisation en 4 dimensions que j'ai déjà présentée dans des chroniques, notamment dans un contexte familial et pour des coopérations ouvertes. J'évoque brièvement deux types d'utilisation que l'on peut faire de cette modélisation. C'est un point que je vais enrichir très prochainement.

A ce sujet, je vous invite, lectrice, lecteur, à essayer de voir si cette modélisation vous parle :

  • Par rapport à votre façon de considérer votre santé, à l'écoute de vos aspirations les plus profondes, à vos implications dans des collectifs et communautés (vie professionnelle, vie sociale, vie privée), vos relations avec autrui (proches, moins proches, les personnes que vous croisez, les inconnu·e·s, les personnes étrangères, les animaux, les êtres vivants en général, ...).
  • Le temps et l'énergie que vous consacrez pour chaque dimension, ce que vous recevez, ce que vous donnez, ce que vous ne recevez pas et qui vous manque, ce que vous ne donnez pas faute de temps, mais que vous pourriez donner, ... Avez-vous l'impression de passer le juste temps et la juste énergie à ce qui compte vraiment, à ce qui est précieux pour vous et pour la planète ?
  • Au niveau collectif, en quoi les collectifs et communautés auxquels vous appartenez prennent soin de vous, sont attentifs à votre singularité, à vous associer aux décisions, ... En quoi vous contribuez à ce que votre collectif pense et pratique une bienveillance envers les humains et autres qu'humains.

Si vous vous sentez en difficulté sur tel ou tel territoire de vie (notamment en cas de surengagement), essayez de lister les différentes responsabilités à travers cette modélisation et d'envisager quelles parties prenantes pourraient être interpellées à jouer plus de bienveillance envers vous-mêmes. Et vous pouvez peut-être les interpeller en utilisant le support de cette modélisation (notamment le schéma relatif à l'articulation des responsabilités). 

Inversement, peut-être voyez-vous une situation où vous pourriez jouer une responsabilité dont vous ne vous êtes pas encore saisie (par manque de temps, manque de conscience, ...).

N'hésitez pas à faire des retours sur ce en quoi cette modélisation a pu vous parler :

  • en les partageant ici ou sur les réseaux sociaux relayant ce présent article
  • ou/et en utilisant le formulaire de contact en tête de la barre droite de la fenêtre

Si vous êtes intéressé individuellement ou collectivement à en savoir plus sur cette modélisation, j'envisage l'organisation de formats de sensibilisation, notamment à distance. Faites le moi savoir par le formulaire de contact.

jeudi 8 avril 2021

Attention, plaisir - Le dessous des cartes : tu vas halluciner !



Désolé de vous avoir hameçonné, d'avoir forcé votre attention à propos d'un sujet que je vais évoquer dans cet article probablement un peu différemment que ce que le titre peut contenir de sous-entendu. Mais pour autant, j'espère que vous ne serez pas déçu par le contenu qui pourrait, si ce n'est faire halluciner, faire réfléchir.

En effet, mon article est consacré à l'écologie de l'attention, à l'attention que nous devons prêter à ne pas nous laisser voler notre attention qui est précieuse. Et comme elle est précieuse et commercialisable, la société de consommation trouve tous les moyens de nous la mobiliser, pour notre plaisir - ce qui constitue le 2ème sujet de l'article - en s'appuyant sur les connaissances acquises sur le fonctionnement du cerveau depuis ces dernières décennies. 

Article qui constitue le 27ème épisode de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité dans le cadre de mon travail de modélisation d'une Société de la Bienveillance.

L'actualité étant un livre assez récent Apocalype cognitive de Gérald Bronner que je croise avec un livre plus ancien dont j'ai déjà parlé sur ce blog : Le bug humain de Sébastien Bohler (article L'insoupçonnable et l'insoutenable).

Parlons du titre de cet article

Pour mobiliser artificiellement votre attention, j'ai utilisé une technique appelée putaclic ou piège à clics ("clickbait" en anglais). Gérald Bronner classe cette technique dans une catégorie de piège à attention qu'il appelle "incomplétude cognitive". Par un titre racoleur, il s'agit d'attirer l'attention vers un contenu plein de promesses, de sous-entendus, qui sera bien souvent moins savoureux que ce que le titre le laisse présager. Le principal étant de vous faire cliquer et obtenir une lecture supplémentaire au contenu (article, vidéo). Je suivrai par curiosité si le titre de cet article a déclenché un nombre de clics supérieur à d'habitude.

Dans le titre de mon article, j'ai conjugué 3 choses :
  • un sujet qui ne laisse pas indifférent : le plaisir, que certains pourraient entendre sur le plan sexuel,
  • "Le dessous des cartes" laissant supposer que vous alliez découvrir quelque chose et qu'il y a peut-être des choses qu'on vous cache,
  • et "Tu vas halluciner" pour vous interpeller directement, en vous tutoyant et vous garantissant à l'avance que vous alliez tomber de votre siège.
L'illustration participant également à vous mettre l'eau à la bouche, pouvant évoquer que je vais vous révéler une embrouille et ses clés.

Nombre de sites internet usent de cette technique pour des contenus bien souvent peu intéressants, en décalage avec le titre. Créant quelques fois le sentiment de s'être fait arnaqué une fois le clic activé. Pas une grosse arnaque qui nous fait perdre de l'argent, mais celle qui nous fait perdre notre temps si précieux, qui vaut de l'argent, et donc peut-être finalement une arnaque qui nous coûte.

On peut les retrouver aussi dans les médias. Avant de lire ce livre et d'en apprendre sur ce sujet, il m'est arrivé à plusieurs reprises de m'agacer devant les rubriques intitulées "Histoires secrètes" du journal de 20 heures de France 2 et de me faire la remarque "C'est ça leur secret ?" une fois la rubrique terminée.

Le Striatum raffole des informations

Dans "Le bug humain", Sébastien Bohler nous apprend que le striatum, partie reptilienne de notre cerveau, a 5 motivations bien ancrées qui sont nécessaires à la survie (comme pour d’autres espèces) :
  • se nourrir
  • se reproduire
  • acquérir un statut social ; plus il est élevé, plus cela facilite la réalisation des deux premières motivations
  • acquérir des informations ; des informations visant à détecter des dangers ; et surtout des informations fournissant des opportunités pour la réalisation des trois premières motivations
  • réaliser les 4 motivations précédentes avec le moindre effort
La 4ème motivation concerne donc l'acquisition d'informations, notamment sur les réseaux sociaux et dans les médias. Des informations qui non seulement peuvent nous apporter de la connaissance (dangers, opportunités, savoirs, apprentissages) mais aussi peuvent être relayées et contribuer à augmenter notre notoriété.

On peut noter que les informations qui circulent sont souvent très en lien avec les 4 autres motivations :
  • se nourrir : les recettes de cuisine, les régimes, les produits bio, la permaculture, ...
  • se reproduire : la sexualité
  • le statut social : les possibilités de se connecter à des personnes ayant une notoriété, les informations people
  • le moindre effort : les recettes pour gagner de l'argent vite fait bien fait, pour gagner du temps, pour gagner en efficacité.
Le striatum a des caractéristiques qui peuvent se révéler sacrément nocives. Je les décline par rapport à la soif d'information :
  • il ne connaît et n’accepte aucune limite ou presque ; ex : passer son temps sur les réseaux sociaux pour voir des informations sur un fil d'actualité qui est lui-même sans fin ; un ascenseur vertical de fenêtre du navigateur qui s'allonge comme une pile de livres qui se remettrait à hauteur chaque fois qu'on prend un livre  
  • il ne connaît que le présent et ne veut pas considérer le futur. La focalisation sur l'information désengage de toutes les activités qui seraient nécessaires pour préserver le futur
  • et en plus, il lui faut les choses tout de suite ; non seulement l'information ne doit pas être loupée, mais il faut l'avoir en direct live ; il n'est pas supportable de l'avoir en différé, ou tout au moins, elle en est moins savoureuse même si elle n'en est pas moins utile
  • le striatum se comporte de manière frénétique. Une information en appelle une autre. Sur les réseaux sociaux, les contenus sont souvent reliés à d'autres contenus. On tire un fil qui amène à un autre fil, et ainsi de suite.
  • le striatum, c’est Monsieur Plus. Il se lasse vite et il lui faut toujours plus ou toujours mieux. C'est un effet de la dopamine qui joue sur le circuit de la récompense.
Je résume les 5 caractéristiques précédentes, dans un ordre différent, par la phrase 

« Tout de suite, encore et encore plus, sans limite et après moi le déluge ! ».

5 caractéristiques qui sont, pas vraiment par hasard, aussi celles de notre société de la consommation.

Gare au trop de dopamine

Revenons au livre "Apocalypse cognitive" dans lequel Gérald Bronner évoque les effets délétères d'un trop de dopamine lié à une attention compulsive aux informations. 
Il fait référence au neuroendocrinologue américain Robert Lustig auteur du livre "The Hacking of the American Mind" (en généralisant, il s'agit du cerveau humain dans la société de consommation) qui a étudié que la dopamine est un neurotransmetteur qui élève le niveau d'excitabilité des neurones au fur et à mesure qu'ils sont excités : donc plus le neurone est excité par la dopamine plus il lui faut un niveau élevé de dopamine, créant ainsi des comportements addictifs.
Mais il ne s'agit pas seulement d'un côté Mr Plus qui est néfaste, il y a un effet délétère pour les neurones qu'évoque Robert Lustig dans l'interview vidéo ci-dessous : les neurones trop souvent stimulés par la dopamine meurent.


Et pour se défendre contre la dopamine quand elle devient trop présente, le neurone réduit le nombre de récepteurs qui sont utilisés pour la stimulation pour atténuer les dommages. D'où le besoin d'une quantité de dopamine de plus en  plus importante pour obtenir le même niveau de plaisir.
"Lorsque les neurones commencent à mourir, on parle de dépendance" explique Robert Lustig.

L'attention qui nous hameçonnée par l'industrie du numérique entre dans le cadre d'une entreprise de création de dépendance en plusieurs phases :
  • un déclencheur qui fait démangeaison,
  • une démangeaison qui doit être grattée,
  • un grattage qui doit rester dans les limites du socialement acceptable (Robert Lustig donne l'exemple d'une personne qui regarde son smartphone toutes les 2 mn),
  • des récompenses qui doivent être variables et avec des surprises pour générer la dépendance,
  • le tout impliquant un investissement de l'usager, parce qu'il y a un modèle économique derrière.

Plaisir / bonheur

A l'inverse de la dopamine qui est stimulatrice, la sérotonine est inhibitrice. Elle inhibe le récepteur afin de procurer de la satisfaction. Une satisfaction qui est de l'ordre du contentement : être content sans demander plus. A l'inverse, la dopamine est reliée à une soif de plaisir, non seulement insatiable, mais qui demande chaque fois plus.

Robert Lustig dénonce la confusion entretenue par la société de consommation, et notamment par l'industrie agro-alimentaire, entre plaisir et bonheur : on nous vend du bonheur alors qu'en réalité c'est du plaisir. On nous promet implicitement de la sérotonine alors que c'est de la dopamine à gogo qui va se déverser dans notre organisme, en tarissant par la même occasion nos sources de sérotonine. Il ne nous reste plus qu'à faire appel aux anti-dépresseurs une fois que notre joie de vivre s'est volatilisée. 

Robert Lustig évoque une liste de différences entre plaisir et bonheur dans laquelle il fait référence à la joie de vivre : le plaisir nous prend la joie de vivre alors que le bonheur nous la donne.

Tal Ben Shahar, spécialiste mondial de la psychologie positive positionne la plaisir et le bonheur dans une formule que j'ai déjà relayée sur ce blog (article 20 mars 2018, journée du bonheur : Sens, Attention et Reconnaissance):

Bonheur = Plaisir + Sens

Il envisage donc le bonheur comme du plaisir chargé de sens. Avec sa métaphore sur le hamburger (article Pour donner plus de chances aux bonnes résolutions : mémorisation prospective, théorie du hamburger et règle des 20 secondes), il apporte une deuxième grille de lecture pour faire la distinction entre plaisir et bonheur : il met en perspective le plaisir immédiat avec les impacts à moyen/long terme :


Le risque avec une vie centrée sur le plaisir immédiat façon viveur, avec de la dopamine qui coule à flot, étant de basculer dans le mode défaitiste quand l'excès de dopamine a conduit droit à la dépression.

Faire plaisir / faire du bien

Il est temps que je fasse le lien avec le sujet de la bienveillance, et de faire la distinction entre faire du bien, dans le sens de la bienveillance, et faire plaisir.

Par rapport à soi-même, voici un tableau synthétique qui compare les deux dynamiques, en considérant la motivation première :



Et il y a par ailleurs la dynamique vis-à-vis d'autrui, et notamment concernant les proches, avec potentiellement des implications éducatives fortes :



Et pour croiser l'enjeu éducatif avec le premier sujet évoqué dans cet article, celui de l'attention, ressort un double risque dans les cellules familiales : des parents aimantés par leurs écrans interactifs cherchant à faire plaisir à leurs enfants tout en se donnant la possibilité de consacrer le maximum de temps à leurs écrans : ils offrent à leurs enfants les mêmes types d'écran, chacune des générations scotchée devant ses propres contenus. Créant des vies familiales où la relation et la vraie attention n'existent plus. La société de consommation et notre société en général valorisant, cultivant, amplifiant cette tendance délétère à la fois pour la santé mentale et pour la santé de la planète.

La Société et les Territoires de la Bienveillance auxquels j'aspire et que je promeus s'appuient au contraire sur une écologie de l'attention : une attention à ce qui nous est le plus précieux : notre santé, nos proches, les humains, le vivant, la planète et ses ressources. Une attention notamment à notre alimentation qui constitue un double enjeu : pour notre santé et pour la planète. Robert Lustig parle de deux chiffres relativement à l'alimentation dont il regrette l'absence dans l'Obamacare : 75% des dépenses de santés aux USA concernent des maladies métaboliques chroniques dues à une mauvaise alimentation. L'agriculture intensive (et la déforestation induite) pesant 40% du changement climatique (25% des gaz à effet de serre).

Un parallèle pour situer l'enjeu de la connaissance

J'ai introduit mon article en avançant que la société de consommation cherche à voler notre attention en s'appuyant sur les connaissances acquises sur le fonctionnement du cerveau.

Et en cela, on se rapproche d'un jeu du chat et de la souris en matière de dopage dans le sport : pendant que les tricheurs s'inspirent des progrès de la médecine pour trouver des moyens de dopage les plus efficaces et les moins détectables, les organes de contrôles s'appuient sur les mêmes données et cherchent des moyens de détecter la triche.  

Pour l'attention, il en est de même : de nombreux acteurs de la société de consommation s'appuient sur les connaissances du fonctionnement du cerveau pour rendre dépendant le consommateur ; de son côté,  le consommateur/citoyen se doit d'avoir un niveau de connaissance suffisant pour ne pas se laisser piéger. Et malheureusement, comme pour le dopage dans le sport, les tricheurs/manipulateurs ont toujours une longueur d'avance.

Alors œuvrons, avec humilité et détermination, pour partager nos connaissances sur le piratage de notre attention et les dégâts considérables produits pour notre santé, celle de nos collectifs et communautés et celle de planète. Partageons nos connaissances et témoignages sur les différences entre plaisir et bonheur, faire plaisir et faire du bien. Intéressons-nous aux impacts de la dopamine et de la sérotonine, et à comment aider notre corps à produire de la sérotonine, notamment à travers notre alimentation, notre activité physique et notre façon de mobiliser notre attention.







lundi 29 mars 2021

Résumé de l'article "Soyons pressés de bien donner !"

Cette publication constitue un résumé de l'article Soyons pressés de bien donner ! - Chronique sur la Bienveillance - Episode 26

Je pars de mon expérience professionnelle dans le secteur privé. J'y ai constaté que l'efficacité des organisations et le bien vivre ensemble dépendent pour beaucoup d'actes altruistes de formes diverses.

Des actes altruistes qui arrangent bien mais qui ne sont ni pensés, ni reconnus, ni valorisés, ni cultivés par le collectif. Et dès lors, quand une personne est en tension du fait de ses actions altruistes, on la renvoie à sa responsabilité individuelle d'en faire trop ou de faire ce qu'on ne lui a pas demandé de faire. Elle est invitée à arrêter, sauf que bien souvent on continue à solliciter la personne pour ses actions altruistes bien utiles. Et si elle s'arrête vraiment, il se trouve souvent une autre personne (souvent une nouvelle entrante) pour prendre le relais.

Les actes altruistes sont donc instrumentalisés d'une certaine manière dans le secteur privé dans une indifférence envers les personnes concernées dont certaines finissent par un épuisement professionnel (burnout).

On pourrait croire que cette instrumentalisation et ce déficit de culture du don dans le secteur privé est une des caractéristiques d'une économie libérale. Or, ma conviction est que les actes altruistes et la bienveillance envers les personnes qui donnent d'elles-mêmes n'est pas plus pensée et cultivée dans le secteur public et dans le secteur de l'Economie Sociale et Solidaire (ESS). Et je pose le même constat pour ce que j'en ai vu des écosystèmes de production de communs et des mouvements de transitionS.

Cela me fait mal au cœur de constater que des écosystèmes faisant bienveillance envers des populations, des autres qu'humains, pour la planète ne sont pas capables d'être tout autant bienveillants pour les personnes qui portent ces actions. Je refuse cette forme de fatalité qui fait voir le renouvellement perpétuel dans ces écosystèmes comme une preuve de vitalité (renouvellement entendu comme des personnes qui contribuent jusqu'à l'épuisement remplacées par d'autres personnes qui finissent dans le même état, etc).

Si bien entendu toute personne qui se surengage dans des actes altruistes a sa propre responsabilité, notre société ne doit pas s'arrêter à cette seule responsabilité : il y a aussi une responsabilité interpersonnelle et la responsabilité collective de bienveillance. Il s'agit donc d'une articulation entre ces trois niveaux de responsabilité à faire jouer.

Mon article invite les lectrices et lecteurs autour de ces différents niveaux de responsabilité pour que les écosystèmes dans lesquels nous vivons se saisissent des enjeux de juste engagement, de qualité de vie (au travail) et de reconnaissance. C'est urgent de le faire car face à l'urgence climatique, le sentiment d'urgence nous fera prendre le risque du manque de réflexivité et de reproduire indéfiniment ces sacrifices de l'altruisme ; et donc des écosystèmes manquant singulièrement de bienveillance. 

Au contraire je promeus une vision de la Bienveillance et une Société et des Territoires de la Bienveillance qui portent attention et prennent soin des individus, et notamment celles et ceux qui donnent d'elles-mêmes pour les autres, pour les projets.

Et je restitue maintenant la fin de mon article avec les différents niveaux d'invitation.

Je t'invite toi qui portes tout seul ou avec un tout petit noyau un collectif plus grand dans lequel tout le monde s'accommode bien que tu portes (vous portiez) le collectif malgré ton (votre) épuisement. Je t'invite à poser le stylo et à interpeler le collectif pour travailler collectivement à faire évoluer le mode d'organisation, ou/et les objectifs et/ou le niveau de contribution de chacun·e. Et peut-être qu'en dernier ressort faut-il que le collectif meurt pour renaître de ses cendres (ou pas) pour t'éviter de t'y perdre complètement.

Je t'invite toi qui vois quelqu'un s'épuiser à animer votre collectif . Je t'invite à interagir pour prendre soin d'elle et à interpeler le collectif pour gérer la difficulté ensemble.

Je t'invite toi qui vois un de tes proches s'épuiser. Je t'invite à le soutenir dans plusieurs directions possibles qui méritent souvent de se conjuguer : bienveillance envers lui·elle-même, une juste appréhension des enjeux (qui renvoie invariablement à considérer l'humilité), le signalement d'une tension au collectif (éventuellement en posant le stylo pour bloquer le fonctionnement et forcer la réflexivité). Si tu peux éviter le seul "taka taka taka", ce sera déjà bien pour lui·elle.

Je t'invite toi qui trouves plus ou moins insatisfaisant que ton collectif ou ta communauté voit défiler des personnes qui s'engagent jusqu'à l'épuisement. Je t'invite à cristalliser des énergies pour mettre ce sujet sur la table et faire appel à l'intelligence collective pour saisir ce sujet avec détermination, en n'hésitant pas à travailler avec d'autres collectifs qui ont le même type de problématique.

Je t'invite toi représentant·e, élu·e au sein d'une fédération à porter les sujets du juste engagement, de la Qualité de Vie au Travail, de la reconnaissance pour qu'ils soient véritablement investis au niveau fédéral en lien avec le local.

Je t'invite toi qui fais partie d'un écosystème qui s'est résolument saisi des sujets évoqués dans cette chronique ou toi qui a réussi à faire bouger les choses. Je t'invite à témoigner en commentant cet article.

Je te propose ce petit questionnaire pour que je puisse sentir en quoi ce que je viens d'exprimer peut trouver de l'écho.




dimanche 28 mars 2021

Soyons pressés de bien donner ! - Chronique sur la Bienveillance - Episode 26

 




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Voici le 26ème épisode de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité dans le cadre de mon travail de modélisation d'une Société de la Bienveillance.

Une chronique sur une actualité récente dans ma vie et qui en réalité parle d'une maladie chronique qui fait des ravages. Un véritable enjeu de société et de santé des individus et des écosystèmes humains et autres qu'humains.

Alors ... parlons du don de soi à plus grand que soi (donner du temps, de l'énergie, des compétences, de l'écoute, de l'attention, de l'amour, ...)  et du mot "pressé" que j'entendrai de deux manières : dans le sens "urgence" et dans le sens "citron pressé", plus précisément épuisement/burnout.

Une chronique qui se veut interpellante, et je prends donc le parti de m'adresser aux lectrices et aux lecteurs à la deuxième personne du singulier en les invitant à la réflexivité et à des actions individuelles et collectives déterminées.


Le don dans le secteur privé

J'ai travaillé pendant plusieurs années dans le secteur privé. J'y ai appris de nombreuses choses sur la vie professionnelle, sur le vivre ensemble dans le monde du travail. 
J'y ai acquis la conviction que l'efficacité de l'organisation et le vivre ensemble se nourrissent d'un ingrédient essentiel et pourtant bien peu pensé, qu'on peut appeler diversement : gratuité, altruisme, don, aide, soutien recouvrant des fonctions différentes. En voici 4 à travers des exemples qui te parleront très probablement parce que sans elles, les collectifs ne fonctionneraient pas, ton collectif ne fonctionnerait pas :
  • tu arrives le matin et tu prépares le café pour tout le monde ; ou peut-être qu'en été, c'est toi qui, arrivant toujours la première ou le premier, tu ouvres les fenêtres pour rafraîchir les bureaux.
  • ta ou ton collègue est à la bourre et tu vas lui donner un coup de main. Peut-être resteras-tu plus tard au bureau pour cela. Ou alors, tu vas prendre du retard sur ton propre travail qu'il te faudra bien rattraper d'une façon ou d'une autre
  • c'est toi "Madame ou Monsieur Imprimante" parce que tu as eu l'imprudence d'appeler une fois le technicien pour qu'il vienne réparer l'imprimante, et depuis, de fil en aiguille, c'est toi qu'on dérange à tout bout de champ (plus de papier, changer le toner, comment fait-on des photocopies recto/verso, ...). Elle est où la ligne "gestion de l'imprimante" dans les fiches de mission ?
  • tu es représentant du personnel. C'est entendu que des heures te sont octroyées. Mais c'est un peu court pour dire "circulez, y a rien à dire". Car en réalité tu passes beaucoup plus d'heures que cela, et prises sur ton temps hors travail. Et ce n'est pas seulement une question de temps, c'est aussi une question d'énergie, de tension : il y a les tensions avec la direction ; il y a aussi les salariés qui la plupart du temps se désintéressent complètement de ce que tu fais et puis d'un seul coup se mettent à ruer dans les brancards parce que tu serais allé trop loin dans les compromis avec la direction. Et il y a un effet iceberg que la plupart des personnes engagées dans des actions pour le bien commun connaissent bien : les autres personnes ont une conscience plus que partielle de la quantité de travail que nécessitent les rôles endossés. Une méconnaissance de laquelle naît un déficit de reconnaissance.
Que se passe-t-il si tu commences à lever le doigt pour dire qu'il y a comme quelque chose qui te gratouille, façon ras-le-bol ? Tu as probablement droit à une, ou l'autre des deux grandes réponses classiques, voire les deux :
  • le "Personne t'a demandé de le faire !" alors qu'en même temps tu vas entendre la hiérarchie dire que les collaborateurs ne prennent pas suffisamment d'initiatives ;
  • et les "taka taka taka" qui n'est pas une danse, mais en revanche une forme de mitraille qui te renvoie là-aussi à ta propre responsabilité : "T'a qu'à arrêter de le faire !". On t'invite aussi au lâcher prise et à la conscientisation que tu n'es pas indispensable. Sauf que si tu écoutes ce conseil bienveillant, les mêmes personnes qui t'ont dit d'arrêter (peut-être même ta·ton chef·fe) viennent assez rapidement te voir parce qu'en fait ça n'arrange pas du tout que tu arrêtes, maintenant, là, tout de suite. Donc tu es prié·e d'arrêter juste après l'avoir fait une dernière fois pour les aider elles en tant que service particulier.
Et le pire, c'est que comme il y a probablement une part de vérité dans tout cela, c'est super facile de faire de cette part de vérité, LA vérité (parce que, peut-être qu'effectivement, tu en fais un peu trop). Et donc le sur-don, le surengagement est renvoyé uniquement à ta responsabilité individuelle, voire à un surengagement nécessité parce que tu serait pas suffisamment compétent·e, efficace, organisé·e. (voire en tombant carrément dans la malveillance : incompétent·e, inefficace, désorganisé·e).

Plus globalement don, gratuité, altruisme ne sont pas pensés collectivement, laissés à la personnalité de chacun·e. Ca explose de temps en temps, des personnes s'épuisent, mais elles sont remplacées par des nouvelles personnes dans l'organisation qui ne connaissent pas encore l'implacable roue de l'altruisme. Une roue dont le collectif et les individus ont besoin, mais qui écrase celles et ceux qui en sont actrices et acteurs.

Une roue qui sert l'entreprise, qui sert aussi les individus de l'entreprise. Et si les personnes qui contribuent à l'altruisme s'épuisent, cela constitue un dommage collatéral dont on s'occupe d'autant moins puisqu'on qu'on n'a même pas pensé l'altruisme et les façons de le cultiver, l'apprécier, le valoriser, le reconnaître et éviter que les personnes s'y perdent pour au contraire que tout le monde s'y retrouve. Autrement dit, il s'agirait de faire du gagnant-gagnant durable et bienveillant avec l'altruisme.

Voilà comment j'ai souvent vu le don dans le secteur privé et comment on a pu me le rapporter. 
Bon heureusement, il y a d'autres secteurs dans le monde du travail qui ne sont pas soumis aux mêmes urgences, lois de la rentabilité, indicateurs, pression de l'argent, ... où les ressources humaines sont vues comme des richesses humaines. Bon, ne te réjouis pas trop vite non plus.

Le don dans le secteur public

Dans le secteur public, on n'est pas dans la même logique. Enfin, disons plutôt qu'on ne l'était pas, mais que de plus en plus la rationalisation, le contrôle de gestion, la performance, l'évaluation, ... rapprochent les méthodes du secteur public à celles du secteur privé.
Que tu sois enseignant, soignant, policier, pompier, ... il est fort probable que tu considères donner beaucoup à un système qui n'a pas pensé non plus l'altruisme. Un système incapable de comprendre les différentes formes de reconnaissance qui te sembleraient naturelles pour te sentir bien dans ton altruisme.

Et si tu as une vision transcendante de ta mission, le risque est que tu ne lâches pas facilement le morceau : tu vas donner, donner, donner, ... Tu vas signaler que tu t'épuises à donner de la sorte. Mais tu n'es pas écouté·e, et tu n'es pas la·le seul·e dans ce cas. Mais quelle énergie faut-il en plus déployer pour espérer être entendu, ce qui malheureusement est rarement le cas.
Ton travail devient de plus en plus pesant, mais comment pourrais-tu t'arrêter en considérant l'importance de ta mission ... jusqu'à ce que tu mettes le doigt (que le système te mette le doigt) dans l'engrenage du burnout. Et là, tu t'aperçois dans une brutale et douloureuse prise de conscience d'humilité que le système continue à fonctionner - mal -, sans toi, mais il fonctionne et le nœud du problème est bien là : ça dysfonctionne, ça ne fonctionne pas de manière satisfaisante, mais ça fonctionne quand même, dans une logique "marche et crève, quelqu'un prendra bien le relais pendant que toi et tes actes altruistes tomberont dans les oubliettes d'un pragmatisme fait roi".

Le don dans le secteur de l'ESS

Heureusement, me diras-tu, toi qui ne connait pas bien le secteur de l'Economie Sociale et Solidaire, qu'il y a ce secteur empreint de solidarité, de démocratie, qui, lui, sait ce qu'est l'altruisme et l'a pensé pour assurer le bien-être des salariés, bénévoles, dirigeants. 

Seulement, quand tu regardes les statistiques sur les risques psychosociaux et la Qualité de Vie au Travail dans l'ESS, tu t'aperçois que ce secteur fait à peine mieux que la moyenne.

Et en effet, toi qui baignes dans l'ESS, qui contribue fortement dans une association par exemple, ça doit forcément te faire sourire qu'on puisse penser que les choses sont très différentes dans l'ESS, parce que dire qu'on est démocratique n'est en aucun cas une assurance du bien-être, de qualité de vie, de Qualité de Vie au Travail des salariés, dirigeants, bénévoles dans l'ESS.

Parce que, comme dans les autres secteurs, l'altruisme, le juste engagement, la reconnaissance ne sont pas non plus pensés selon moi. Pour être prudent, je dis que je n'ai vu aucune des organisations de l'ESS que j'ai rencontrées s'emparer de manière déterminée du sujet du juste engagement et de la bienveillance pour les personnes qui portent le projet. Dans toutes ces organisations, j'ai vu l'attention pour le projet et pour ses bénéficiaires l'emporter sur l'attention aux individus qui portent le projet. C'est dit, et ça me fait mal au cœur chaque fois que j'y pense, que j'en parle et chaque fois que je vois tomber dans l'ESS des gens comme des mouches sans que personne puisse trouver cela anormal et résolvable. Y compris des personnes qui me sont ou m'ont été proches et à qui j'ai essayé d'apporter mon soutien et ma lucidité, avec des résultats qui m'appellent à l'humilité.

Parce que le piège vois-tu, c'est que le renouvellement des personnes dans les associations est considéré comme un processus de vitalité alors qu'en réalité bien souvent il est le symptôme de systèmes qui épuisent les personnes qui contribuent le plus et en même temps déresponsabilisent quantité d'autres.

L'accélération des rythmes, y compris dans l'ESS, fait que les urgences et l'opérationnel prennent le pas sur la réflexivité et l'attention à porter aux personnes qui portent le plus les projets.

Quand j'interagis sur le sujet avec les organisations et les personnes de l'ESS, je fais face à deux types de réactions :
  • le déni et une incompréhension des enjeux de bien-être des individus, en se réfugiant derrière un argument de liberté et de choix individuels : c'est ton choix de contribuer autant que tu le veux et de te désengager ; la liberté du désengagement étant presque exposé comme étendard du milieu associatif et des écosystèmes participatifs : "viens t'engager et rassure-toi, tu pourras te désengager quand tu veux" ; sauf que pour certains, une fois que le doigt a été engagé puis le bras avec, difficile de faire marche arrière pour en ressortir ... indemne
  • une forme d'impuissance à pouvoir faire autrement, et bien souvent on me renvoie que mes aspirations à des écosystèmes bienveillants pour les personnes qui portent le projet relèvent de l'utopie, voire d'un monde des bisounours

Le don chez celles et ceux qui contribuent aux communs, aux transitionS

Mais je te rassure, un nouveau monde est en marche, plus participatif, plus solidaire, avec des personnes et des collectifs qui œuvrent pour développer des communs, qui poussent la fameuse transition, que je préfère mettre au pluriel : transitionS.

Alors, toi qui œuvres pour les communs, pour les transitions, dis-moi si tu trouves que l'écosystème dans lequel tu vis, le collectif, la communauté dans laquelle tu contribues aux transitionS a pensé le juste engagement, l'attention à porter aux personnes qui contribuent, l'attention à toi ? Arrives-tu à vivre décemment ?

Ce que je peux en voir malheureusement de mon côté ne m'invite pas au soulagement. Ne serait-ce que la fin de la semaine dernière, j'ai été confronté à deux écosystèmes reposant sur l'animation d'une ou deux personnes qui s'épuisent sans être vraiment entendues dans leur écosystème (outre le fait qu'on leur sorte un "taka taka taka").

Mon inquiétude est que nous reproduisions toujours les mêmes mécanismes où le projet passe avant, très avant, les individus qui les portent. Et cela que le "pourquoi" du projet soit dicté par le profit ou par l'intérêt commun. Et j'y vois en fait qu'on utilise beaucoup de mêmes ingrédients du "comment" pour des "pourquoi" très différents. Un "faire" frénétique qui emporte tout sur son passage, invoquant en permanence le pragmatisme qui en réalité flirte souvent avec le cynisme.

Mon analyse est que la raison principale est le manque de temps. Manque de temps pour la réflexivité et manque de temps pour s'intéresser aux situations, aux perceptions et aux aspirations et attentes des individus qui portent les projets (3 grandes dimensions de ce que j'ai appelé l'Attention Réciproque).
Il y aussi un enjeu essentiel : passer de l'impuissance solitaire à la puissance coopérative (ou intercoopérative quand l'impuissance solitaire est vécue par un collectif).

Parlons d'urgenceS

Alors, oui, beaucoup des maux des individus sont liés à un sentiment d'urgence : l'urgence que chacun peut ressentir à devoir donner et l'urgence qui est mis sur les personnes pour faire vite, encore plus vite et à moindre coût. Une urgence qui, comme je viens de l'écrire, nous déconnecte de nos aspirations, de la réflexivité, de notre juste engagement, de l'attention que l'on peut porter aux personnes autour de nous.

Selon moi, le juste engagement n'est pas prêt de s'améliorer dans les collectifs et communautés autour des communs et des transitionS avec notamment des enjeux climatiques qui engagent à faire face à une nouvelle forme d'urgence.

Le grand défi que j'entre-aperçois est d'être capable de faire face à l'urgence climatique en se donnant le temps de penser les transitionS pour qu'elles prennent soin de toutes et tous, et notamment des pionnière et pionniers de transitions. Ne pas substituer une frénésie de la consommation par une frénésie d'actes de transitionS qui épuisent celles et ceux qui contribuent à animer ces transitionS.

Cette chronique constitue une invitation, notamment à toi pionnière ou pionnier de transitionS, contributrice ou contributeur de communs mais aussi à toi actrice ou acteur de l'ESS à vouloir et à faire que :

  • l'écosystème dans lequel tu vis prenne soin de toi,
  • tu contribues à ce que ton écosystème se saisisse du sujet collectivement,
  • tu prennes soin de toi,
  • tu prennes soin d'autrui dans ton écosystème,
  • tu appelles autrui dans ton écosystème à prendre soin du toi si nécessaire (en cas de malveillance ou d'insuffisance de bienveillance d'autrui envers toi)
  • tu appelles ton écosystème à prendre soin de toi si nécessaire (en cas le malveillance ou d'insuffisance de bienveillance de l'écosystème envers toi)
Une invitation dont on voit bien à travers cette liste qu'elle nécessite affirmation de soin bienveillante et l'activation de plusieurs niveaux de responsabilité.

Une invitation pour des secteurs d'activité dont on pourrait penser qu'ils constituent des terrains particulièrement favorables pour la bienveillance envers les personnes. Et je vois clairement comme une anomalie que ces terrains ne soient pas cultivés.

Bien entendu, il n'est pas question que j'exclus dans mon invitation les personnes des secteurs publics et privés, d'autant plus que dans ces secteurs, des activités ont un caractère social. Je pense notamment au système de santé, à tous les métiers qui prennent soin.

Changeons vraiment les choses par la bienveillance et l'Attention Réciproque

Face à un sentiment d'urgence qui va monter dans notre société, notamment par rapport aux enjeux climatiques, je vois un double enjeu essentiel :
  • cheminer globalement vers une Société et des Territoires de la Bienveillance qui prend soin du vivant, qui pense et pratique la bienveillance à toutes les strates de la société, dans tous les compartiments de vie, à tous les niveaux de collectif et de communauté,
  • en commençant par insuffler la bienveillance dans tous les collectifs et communautés autour des communs, des actions sociales, solidaires, écologiques et des transitionS ; une bienveillance envers les personnes qui contribuent à ces collectifs et communautés ; sortir résolument des schémas d'organisation (et/ou de leur mise en musique) qui épuisent les personnes qui contribuent. Un enjeu de cohérence et de congruence pour que les écosystèmes qui ont pour vocation la bienveillance à des populations, aux autres qu'humains, à la planète investissent tout autant la bienveillance pour les personnes qui portent ces actions.

Pour ce faire, il nous faut activer 3 grands niveaux de responsabilité de bienveillance :
  • la bienveillance envers soi,
  • la bienveillance dans nos relations interpersonnelles,
  • la bienveillance collective.
Je t'invite toi qui portes tout seul ou avec un tout petit noyau un collectif plus grand dans lequel tout le monde s'accommode bien que tu portes (vous portiez) le collectif malgré ton (votre) épuisement. Je t'invite à poser le stylo et à interpeler le collectif pour travailler collectivement à faire évoluer le mode d'organisation, ou/et les objectifs et/ou le niveau de contribution de chacun·e. Et peut-être qu'en dernier ressort faut-il que le collectif meurt pour renaître de ses cendres (ou pas) pour t'éviter de t'y perdre complètement.

Je t'invite toi qui vois quelqu'un s'épuiser à animer votre collectif . Je t'invite à interagir pour prendre soin d'elle et à interpeler le collectif pour gérer la difficulté ensemble.

Je t'invite toi qui vois un de tes proches s'épuiser. Je t'invite à le soutenir dans plusieurs directions possibles qui méritent souvent de se conjuguer : bienveillance envers lui·elle-même, une juste appréhension des enjeux (qui renvoie invariablement à considérer l'humilité), le signalement d'une tension au collectif (éventuellement en posant le stylo pour bloquer le fonctionnement et forcer la réflexivité). Si tu peux éviter le seul "taka taka taka", ce sera déjà bien pour lui·elle.

Je t'invite toi qui trouves plus ou moins insatisfaisant que ton collectif ou ta communauté voit défiler des personnes qui s'engagent jusqu'à l'épuisement. Je t'invite à cristalliser des énergies pour mettre ce sujet sur la table et faire appel à l'intelligence collective pour saisir ce sujet avec détermination, en n'hésitant pas à travailler avec d'autres collectifs qui ont le même type de problématique.

Je t'invite toi représentant·e, élu·e au sein d'une fédération à porter les sujets du juste engagement, de la Qualité de Vie au Travail, de la reconnaissance pour qu'ils soient véritablement investis au niveau fédéral en lien avec le local.

Je t'invite toi qui fais partie d'un écosystème qui s'est résolument saisi des sujets évoqués dans cette chronique ou toi qui a réussi à faire bouger les choses. Je t'invite à témoigner en commentant cet article.

Je t'invite à prendre connaissance de ma vision de la Bienveillance et à consulter mes travaux de modélisation d'une Société et de Territoires de la Bienveillance pour mieux comprendre les enjeux que j'y vois et des éléments de modélisation que tu pourrais utiliser librement (licence creative commons CC BY SA) en tant que grille d'analyse et/ou guide pour les prises de décision, notamment la bienveillance en 4 dimensions indissociables et réplicables et une échelle de la bienveillance.

Et je t'invite à réagir à cette chronique pour dire si cette chronique te parle et pour témoigner des difficultés et des bonnes pratiques. Je t'invite aussi à relayer cette chronique à toutes les personnes de ta connaissance qui pourraient être dans une des situations que j'évoque précédemment.

Je te propose ce petit questionnaire pour que je puisse sentir en quoi ce que je viens d'exprimer peut trouver de l'écho.





mercredi 24 mars 2021

Bienveillance et nuance - Chronique sur la Bienveillance - Episode 25

 


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Voici le 25ème épisode de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité dans le cadre de mon travail de modélisation d'une Société de la Bienveillance.

C'est une conjugaison de plaisir et de sens qui me fait relayer dans cette chronique une interview vidéo du physicien et philosophe Etienne Klein accordée récemment au média Brut. Un grand merci à lui et à Brut pour cette vidéo.



Vous noterez au passage que la nuance est aussi question de ton de la voix.
Je rebondis sur quelques idées évoquées dans cette vidéo. Je les mets en lien avec des enjeux d'une Société et de Territoires de la Bienveillance.

Nuance rime avec bienveillance

La bienveillance envers autrui revêt une multitude de formes, et notamment l'humilité et l'acceptation et la valorisation de la différence. Ce sont deux aspects évoqués dans ma vision de la Bienveillance (avant-dernier paragraphe) :

  • l'humilité qui nous fait voir la réalité avec une lucidité vigilante par rapport aux risques de biais cognitifs (notamment la vision en noir et blanc et la généralisation) dans notre façon de penser. Une humilité pour raisonner tant que faire ce peut dans une logique de parité, en essayant de gommer des hiérarchies (mon opinion qui serait plus valable que celles et ceux qui seraient étiquetés comme moins intelligents, moins experts, ... par exemple). La lucidité qui permet de bien faire la part des choses entre un fait et une interprétation, entre la réalité et une partie de la réalité, en intégrant complexité et incertitude ;
  • l'acceptation de la différence, et plus encore une valorisation de cette différence qui change tout : ce qui est vu comme une tension quand on la considère comme opposition, devient une source d'enrichissement, de gratitude, de joie de vivre et nous appelle à une plus grande bienveillance (attention et soin, deux volets de la bienveillance).



La nuance est alors un véhicule de cette forme de bienveillance. Chaque point de vue, chaque nouvel apport est considéré comme un coup de pinceau supplémentaire sur une toile collaborative et évolutive. Quelques fois, le coup de pinceau se superpose sur une partie déjà peinte donnant une nouvelle nuance de couleur ; d'autres fois, il inaugure une partie vierge du tableau.

Nuance et bienveillance riment avec exigence

Parmi les 20 mots clés présentant une Société et des Territoires de la Bienveillance, figure "Exigence". La bienveillance est effectivement exigeante dans la mesure où elle nécessite de l'attention et du temps pour prendre soin sur 4 dimensions de bienveillance
Une exigence qui invite à investir nos façons d'observer, de penser, de ressentir, de prendre des décisions, de s'exprimer, d'agir et de faire face aux tensions et aux problèmes, suivant le processus :


Sur le sujet de la nuance qui engage les premières parties du processus, on voit en quoi les croyances, les schémas de pensées, les habitudes attentionnelles (ce sur quoi notre attention a l'habitude de s'arrêter) vont avoir une influence sur notre façon de nous exprimer.
Comme le souligne Etienne Klein, l'expression radicale, les slogans, l'expression presse-bouton, ... relèvent de ce que j'appellerais d'une forme de paresse intellectuelle, renforcée par le sentiment d'accélération des rythmes qui fait vouloir réduire au minimum l'énergie et le temps déployé pour affirmer son opinion. Etienne Klein avance aussi sur une autre dimension de facilité : la haine est plus facile que la réflexion.
Donc tomber dans la facilité d'expressions à la va-vite, fait prendre le risque de mettre de la tension dans les relations humaines, jusqu'à en faire des interactions dépourvues de toute humanité, notamment sur les réseaux sociaux, ce qui me donne une transition pour mon troisième point.

Effets délétères de la désinhibition numérique

Etienne Klein n'a pas utilisé le terme de désinhibition numérique, mais c'est en partie cela qu'il évoque quand il dit que face à un écran l'être humain a tendance à se radicaliser et qu'un retour à une rencontre physique change la donne et remet de la nuance. J'ai découvert ce terme dans le livre Apocalypse cognitive de Gérald Bronner dont je conseille vivement la lecture.
La désinhibition étant d'autant plus forte quand la personne se cache derrière l'anonymat ou une fausse identité.
Je soulève une question sans avoir de réponse ("je ne sais pas") : la non nuance pratiquée régulièrement sur les réseaux sociaux n'aurait-elle pas un effet de contagion sur les interactions physiques ?
Pour le moins, beaucoup de tensions et d'agressivité sur les réseaux sociaux sont non seulement inutiles mais contre-productives en terme d'intelligence collective.
Il n'y a pas que sur les réseaux sociaux, et celles et ceux qui comme moi ont connu les débuts des messageries électroniques, auront probablement pu constater comment une détérioration du climat et des relations interpersonnelles dans les organisations a eu lieu du fait de ce nouveau mode d'expression. Si le déploiement des messageries électroniques a quelques fois fait l'objet de formations au niveau technique, cela a été beaucoup moins sur le plan méthodologique et psychologique, jusqu'à ce beaucoup d'organisations soient conduites à élaborer des chartes de bon usage des messageries électroniques.
On peut regretter que les enseignements sur le mauvais usage des emails n'aient pas été inspirants pour l'éducation, l'apprentissage et la régulation sur les réseaux sociaux. Un enjeu pour tous les âges.


Question de points de vue

J'ai consacré récemment l'article Point sur les I sur les points de vue sur la tendance à rendre artificiellement les points de vue antagonistes, avec de forts risques de surenchères et d'un manque total de nuance. Je ne vais pas plus loin ici, je vous renvoie vers l'article en question.

Problématiques du "trop"

Etienne Klein énonce comme cause du manque de nuance l'infobésité, la surabondance d'informations. Une abondance d'informations qui met à mal notre capacité à l'attention aux personnes, aux multiples facettes d'une vérité, au questionnement, ... Il s'agit du sujet de l'écologie de l'attention, l'attention étant un mécanisme central de la bienveillance. 
Bombardés d'informations et d'enjeux de bienveillance, dont certains peuvent paraître à tort ou à raison paradoxaux (notamment pendant cette période de pandémie), des tensions se mettent en place sur un autre aspect : celui de la prise de décisions, tant au niveau individuel que collectif. Le psychologue américain Barry Schwartz s'intéresse à cette question depuis plusieurs années. Il a écrit le livre "Le paradoxe du choix" qui constate que la multiplication des options crée de la difficulté à choisir, de l'indétermination et du mal-être.
"Le mieux est l'ennemi du bien" (ou "Rien de trop") constitue un des 10 principes que j'ai proposés pour la co-construction d'une Société et de Territoires de la Bienveillance. Il est grand temps de donner plus de place au qualitatif au détriment du quantitatif. Pour en revenir à l'invitation d'Etienne Klein à la fin de son interview : préférons écrire quelques commentaires argumentés plutôt qu'une ribambelle de clics sur un bouton "J'aime".

Pour que nuance et bienveillance s'affirment ... de manière bienveillante

Je suis complètement Etienne Klein quand il appelle les porteuses et porteurs de nuance à s'exprimer pour ne pas laisser le champ libre à la surexposition des opinions faciles, d'autant plus quand elles sont radicales et agressives.
Il nous faut occuper la place dans une affirmation de soi humble, bienveillante et nuancée en nous focalisant sur les bons enjeux pour éviter de contribuer à l'infobésité. En nous soutenant mutuellement, non pas pour faire polarisation mais pour nous encourager mutuellement dans une pratique exigeante (comme évoqué en deuxième point) vis-à-vis desquelles les réactions agressives sont trop fréquentes. Nous encourager aussi à persévérer dans une posture qui est souvent dévalorisée et assimilée à d'autres postures (bisounours, manque de personnalité, versatile, peur du conflit, ...).

dimanche 21 mars 2021

Juste engagement dans l'ESS et dans les mouvements de transitionS - Chronique sur la Bienveillance - Episode 24

 


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Voici le 24ème épisode de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité dans le cadre de mon travail de modélisation d'une Société de la Bienveillance.

Cette chronique fait écho à un module du MOOC Transition Intérieure produit par le mouvement Colibris. MOOC que je vous conseille vivement et qui n'est pas encore terminé.
Il s'agit précisément de la vidéo suivante dans laquelle s'exprime Michel Maxime Egger, sociologue, écothéologien, responsable du Laboratoire de Transition Intérieure et auteur de plusieurs livres sur le sujet de l'écopsychologie et l'écospiritualité. 
Le titre de la vidéo "Le·la méditant·e-militant·e : une autre manière de s’engager", au sein du module "10. Se relier à plus grand que soi : devenir des méditant.es-militant.es" :


Vidéo de l'Université des Colibris sous licence Creative Commons CC BY-SA

Pourquoi mon intérêt pour cette vidéo ?

Dans mes interactions professionnelles et non professionnelles avec le secteur de l'ESS (Economie Sociale et Solidaire) et des mouvements de transitionS (transitions de toutes sortes), j'ai constaté de manière très très très récurrente des problématiques d'engagement et des déficits de bienveillance, notamment à soi-même, et aussi de la part des collectifs envers les membres qui les portent et portent les projets.
Je déplore un manque d'investissement des collectifs, du secteur de l'ESS et des mouvements de transitionS par rapport à ces enjeux. Un manque que je mets sur le compte d'une absence de bienveillance plutôt que sur le compte de la malveillance (référence à ma modélisation d'une échelle de de la bienveillance avec 3 segments : bienveillance, absence de bienveillance et malveillance). 

Des collectifs et communautés essentiellement focalisés sur le projet, sous-investissant l'attention aux êtres humains qui portent le projet. Avec des situations et scénarios qui se répètent à l'infini : des projets portés essentiellement par un petit noyau de personnes qui sont surengagées, avec bon nombre de ces personnes finissant dans l'épuisement et/ou une lassitude et/ou du mal-être. Un sentiment d'impuissance individuel, collectif et généralisé à trouver des alternatives à un type d'organisation qui se veut vertueux, démocratique mais qui crée souvent des dommages collatéraux internes considérables.

Cette vidéo peut participer à une conscientisation par les actrices et acteurs de l'ESS et de mouvements de transitionS des enjeux d'un juste engagement de leur part ET de la responsabilité des collectifs et communauté par rapport au juste engagement et au bien-être de leurs membres, qu'ils soient salariés, dirigeants ou bénévoles ET d'une responsabilité interpersonnelle envers les autres membres qu'elles·ils côtoient. Et donc en cela, on peut voir émerger un enjeu d'articulation de responsabilités de bienveillance - au même titre que pour la QVT (Qualité de Vie au Travail), enjeu que j'exprimer à la première personne du singulier :
  • la bienveillance à moi-même,
  • la bienveillance à autrui, dans mes relations interpersonnelles (en invitant à la réciprocité),
  • la bienveillance du collectif aux membres du collectif (notamment envers moi, et avec ma contribution au sein du collectif pour faire vivre cette responsabilité collective envers les individus)

Croisement de regard avec ma modélisation d'une Société et de Territoires de la Bienveillance

Michel Maxime Egger (MME dans la suite de cet article) évoque 5 attitudes individuelles "constituant aussi de bons antidotes pour prévenir le burn out" :
  1. Le non-agir
  2. L'humilité
  3. L'intention juste
  4. La fécondité
  5. Le détachement
Certaines de ses attitudes s'entrecroisent. Par exemple : le détachement, exprimé par le fait que les résultats ne nous appartiennent pas, se relie avec l'humilité. 

Il évoque aussi des "vertus écologiques". Il cite notamment "la gratitude, l’émerveillement, le respect, la compassion, l’humilité et la responsabilité". J'imagine que la bienveillance fait partie aussi de ces vertus écologiques. De mon côté, plusieurs de ces vertus figurent dans ma vision de la bienveillance.

Alignement du "Pourquoi", du "Comment" et du "Quoi" par la Bienveillance

Je constate que dans notre culture du "faire", du "pragmatisme" (qui fleurte souvent avec le "cynisme", façon "la fin justifie les moyens") traverse à la fois la société libérale et malheureusement aussi les secteurs et mouvements alternatifs. Une culture où l'urgence est reine. Une culture qui risque malheureusement de continuer à se propager avec la question de l'urgence climatique. Posant ainsi un enjeu qui selon moi est central : comment faire face aux "vrais" urgences (notamment climatiques et environnementales) sans tomber dans le travers de foncer sur le "faire" sans poser le "pourquoi" et le "comment"
MME dit "la personne méditante-militante préfère la fécondité, qui porte des fruits parfois invisibles et à long terme, là où l’efficacité peut conduire à forcer le cours des choses en fonction d’un programme et d’un résultat mesurable".
Le piège que j'ai constaté à de nombreuses reprises est le déficit de travail des collectifs sur une raison d'être exprimée par des "Pourquoi", "Comment" et un "Quoi" alignés. Un raccourci qui conduit directement au "Quoi" et malheureusement à adopter sans conscience un "Comment" proche de celui des modèles prédominants dénoncés. Et une fois que ce "comment" non vertueux est ancré dans les habitudes, il est assez compliqué de revenir dessus (par impuissance, manque de temps, manque de lucidité). 
Un alignement entre le "Pourquoi" et le "Comment" que MME exprime par "l’une des clés de l’engagement est la manière de s’engager, qui est aussi importante que ce pour quoi l’on s’engage".

MME poursuit par "la fécondité impose de s’insérer dans un processus de transformation". Une "articulation entre transformation de soi et transformation du monde" qui met la transition intérieure comme composante du "Comment". Cela donne aussi comme enjeu de relier la raison d'être collective avec la raison d'être individuelle. Le plus vertueux et durable étant de co-construire la raison d'être à partir des raisons d'être individuelles.

4 dimensions de Bienveillance

Je croise maintenant quelques propos de MME avec les 4 dimensions de l'élément central de modélisation de la Société et de Territoires de la Bienveillance : 4 dimensions indissociables et réplicables de la Bienveillance.


Je croise les mots de MME sur l'humilité "Elle ose poser des limites et elle apprend à dire non pour prendre soin de soi" avec la dimension "Vous en moi" : la bienveillance de l'individu à sa santé physique, psychique et sociale, et qui va au-delà de ne pas tomber malade. Je me réfère à la définition de la santé par l'OMS : "La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité".

Quand MME dit sur l'intention juste "la qualité véritable de notre action dépend de nos motivations profondes, de l’orientation de nos désirs et de l’authenticité de nos intentions", je le relie avec la dimension "Moi Je" qui relie les autres enjeux de bienveillance avec les aspirations profondes pour s'assurer de contribuer à des collectifs et communautés ("Moi dans des Nous") et d'interagir avec autrui ("Toi et moi") de manière authentique. Il s'agit aussi de mettre des ingrédients d'enthousiasme, d'envie, de joie de vivre, d'intérêt (curiosité) dans l'agir. 

Humilité, signalement et détermination

Concernant l'attitude d'humilité, MME dit "se méfier du militantisme sacrificiel et de sa prétention implicite à détenir la vérité et à sauver le monde". Il invite à une "conscience modeste du sens et de la fragilité de son engagement".

Je nous invite, nous actrices et acteurs de l'ESS et/ou de mouvement de transitionS à nous imprégner de ces propos sur l'humilité. Des enjeux que j'ai dû moi-même investir pour moi-même dans mes contributions professionnelles et bénévoles, jusqu'au présent billet que j'écris.

Je reviens à ce stade sur mes raisons qui m'ont fait m'intéresser particulièrement à cette vidéo : il se passe rarement une interaction où je n'entrevois pas une situation de surengagement. Un surengagement bien pratique pour le projet, bien pratique pour celles et ceux qui contribuent moins, bien pratique pour l'Etat qui compte sur le secteur de l'ESS pour empoigner des enjeux qu'il délaisse. Un surengagement qu'entretiennent les personnes surengagées du fait de ce que l'on peut considérer comme un déficit d'humilité, selon les termes de MME. Avec par exemple quelques pensées type :
  • "Si je ne contribue pas autant que je le fais, personne ne le fera"
  • "Je ne peux pas lui déléguer cette tâche. J'irai plus vite à le faire plutôt qu'à expliquer comment le faire" (tout en regrettant que d'autres personnes ne s'engagent pas plus)
  • "Ca va être encore à moi à faire le compte-rendu de réunion"
Un manque d'humilité qui entretient une concentration des rôles sur peu de personnes (voire une seule) qui peut finir par poser des problèmes de concentration des prises de décision, même si les personnes concernées ne sont pas dans une logique de prise de pouvoir. Des écosystèmes où beaucoup de membres se retrouvent - quelques fois dans la plainte - infantilisés, passifs, consommatrices·teurs, déresponsabilisés, ... 

Au bout du compte une dynamique loin du gagnant-gagnant et du contributif/participatif. Une dynamique qui ne fait pas écosystème bienveillant sur les 4 dimensions évoquées précédemment.

Pour sortir de ce type de fonctionnement insatisfaisant et faisant porter des risques sur la santé, la conscientisation de cette acception de l'humilité me semble un bon point de départ pour une transformation/transition/cheminement individuelle et collective.
Une conscientisation par la personne et par les autres personnes du collectif. Selon les collectifs, ce peut être la personne ou le petit noyau surengagé qui tire la sonnette d'alarme. Une action de signalement utilisant l'affirmation de soi bienveillante (assertivité) mettant en évidence une tension dont le collectif va devoir accepter de voir (vs le déni), d'analyser et de résoudre collectivement par bienveillance pour l'émetteur de la tension et pour le projet.
Avec la culture de l'urgence, il faut quelques fois poser le crayon, taper du poing sur la table pour créer un espace et du temps de réflexivité, de prise de recul pour évoluer vraiment (et pas pour revenir dans les mêmes façons de faire une fois le temps de réflexivité terminé).

Le mot "humilité" (ainsi que son cousin "modestie") est souvent connoté négativement dans le sens où il serait antagoniste avec les idées d'ambition et d'exigence. En réalité, il me semble que le bon équilibre bienveillant articule l'humilité et lucidité d'une part, et détermination d'autre part. Une articulation qui vise à équilibrer sans relâche les enjeux et ambitions avec les moyens (dont les moyens humains). Avec deux mécanismes de régulation en cas de déséquilibre mettant dans le rouge qui peuvent se combiner :
  • réduire les enjeux
  • augmenter les moyens
Et quand il n'est pas possible d'augmenter les moyens immédiatement, il faut savoir réduire les enjeux court terme immédiatement, faute d'accepter un surrégime qui risque de s'installer durablement. On retrouve ici des enjeux du monde du travail et de Qualité de Vie au Travail que j'ai régulièrement évoqués sur laqvt.fr

Un enjeu essentiel dans les spirales qui conduisent une personne à l'épuisement : sortir de l'impuissance solitaire et rechercher les voies d'une puissance coopérative, ce qui nécessite de la bienveillance individuellement et collectivement.

Articles de ce blog et de laqvt.fr reliés au sujet :





lundi 15 mars 2021

Coopération ouverte et 4 dimensions de bienveillance - Chronique sur la Bienveillance - Episode 23

 


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Voici le 23ème épisode de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité dans le cadre de mon travail de modélisation d'une Société de la Bienveillance.

Cette chronique fait écho à l'article Partage sincère, "tragédie du LSD", fonctionnement en archipel : dialogue autour de la coopération ouverte avec Laurent Marseault", un dialogue fécond entre Laurent Marseault et Michel Briand publié le 12 mars dernier.

La coopération ouverte vise à faire intercoopérer les collectifs autour de l'idée de partage sincère. Elle concrétise un sentiment d'appartenance à quelque chose de plus grand que le collectif lui-même. Ce quelque chose commun où l'on cherche à développer et co-cultiver des communs.

Selon leurs propos, la tragédie du LSD (Libre Solidaire Durable) "c’est le constat que le silo des Libristes, celui des Solidaristes et celui des Durabilistes ont tendance à travailler les uns à côté des autres, parce que chacun a son histoire, son vocabulaire, sa culture. Et en côtoyant une diversité de structures on voyait que le problème d’un silo était résolu dans le silo d’à côté".

En découle un enjeu "Si on arrivait à établir un peu plus de lien, de porosité entre ces silos, il serait possible que cela permette à la fois à ces silos d’avancer mais surtout de passer à l’échelle au delà de leur propre cercle. Les sujets auxquels nous sommes confrontés, sont trop vaste pour que nous les traitions seuls".

Laurent Marseault et Michel Briand consacrent la fin de leur article à la présentation de la notion d'archipel (inspirée de la pensée du poète et philosophe Edouard Glissant) à laquelle je m'intéresse depuis quelques semaines et que j'ai croisée avec ma modélisation d'une Société et de Territoires de la Bienveillance, en particulier avec la modélisation en 4 dimensions indissociables et réplicables. (cf diaporama au format pdf)

Conjuguer des enjeux de coopération ouverte et de bien-être des individus

Ma vision de la bienveillance investit l'attention et le soin envers tout à la fois les êtres humains, les collectifs, communautés, les autres qu'humains, les écosystèmes.
Je conçois la coopération ouverte entre collectifs/communautés en relation avec la culture du bien-être des individus qui sont dans ces collectifs/communautés.

Je vais m'appuyer sur les 4 dimensions du schéma suivant pour entrecroiser ces enjeux qui méritent d'être coinvestis dans les intentions, les décisions, les actions et l'évaluation des actions réalisées :



Je vais m'intéresser essentiellement ci-dessous à la coopération ouverte entre acteurs de transitionS (mettre transition au pluriel avec un "S" majuscule mettant en évidence l'enjeu de faire coopérer des acteurs sur des champs très au pluriel, et pas seulement les classiques trios écologique/social/économique ou écologique/social/démocratique).

Besoin de singularité

Commençons par la dimension "Moi Je". 



Cette dimension est souvent très prégnante au niveau collectif qui, lorsqu'elle est surinvestie, surjouée au détriment des autres, fait des organisations fermées sur elles-mêmes, à la recherche de leur propre intérêt, considérant les acteurs sur le même champ comme des concurrents (voire à considérer les autres acteurs du territoire de champ différent aussi comme des concurrents sur le plan de la recherche de subventions). Au niveau individuel, la dimension "Moi Je" trop présente fait l'égoïsme, l'égocentrisme, le sentiment de n'avoir besoin de personne, le sentiment exacerbé de liberté façon "après moi le déluge", ... 
A l'inverse, la dimension "Moi Je" sous-investie individuellement fait l'oubli de soi et fait prendre le risque d'épuisement (burnout), d'autant plus si le collectif/communauté n'a pas investi la bienveillance envers ses membres (autre dimension "Vous en Moi" au niveau du collectif, sur laquelle je vais revenir).

La conscience de faire partie de plus grand que soi et de l'interdépendance

La coopération ouverte se nourrit de la conscience de faire partie d'écosystèmes et de la compréhension de différents niveaux d'interdépendance, jusqu'au niveau le plus macro : notre appartenance à la planète et les impacts de nos comportements individuels et collectifs sur la vie de la planète.
Dans ma modélisation, il s'agit de la dimension "Moi dans des Nous". 



Dans une organisation archipélique, l'organisation vue comme une "île" appartient à un "Nous"  : l' "archipel". Avec une caractéristique importante dans la relation entre "île" et "archipel" : elle n'est pas hiérarchique, sans logique de pouvoir entre l'une et l'autre.

Une bonne conscience de l'appartenance et de l'interdépendance fait comprendre l'existence d'un cercle vertueux gagnant-gagnant entre "Moi dans des Nous" et "Moi Je" : aborder de manière équilibrée ces deux enjeux de bienveillance est profitable durablement pour soi (individu ou collectif/communauté) et pour les écosystèmes d'appartenance. 
Par contre, quand on recherche le profit et l'intérêt court terme, en dépensant le moins d'énergie possible, le "Moi Je" prend le pas, et souvent avec des résultats contre-productifs.

Le fait de se sentir dépositaire d'une responsabilité commune de bienveillance envers un écosystème, fait voir les autres parties prenantes comme des camarades d'un jeu coopératif. Des camarades de jeu qui sont précieux et sans lesquels, non seulement on ne peut pas jouer, mais on ne peut assurer une pleine vitalité ee l'écosystème et de ses composantes. Des camarades qui peuvent devenir des ami·es voire des frères/soeurs.

Parité, altérité, fraternité, solidarité, équité, attention réciproque

La conscience de faire partie de plus grand que soi et de l'interdépendance est indissociable des relations qui se jouent entre parties prenantes dans la coopération ouverte. En reprenant un vocable archipélique, il s'agit des relations entre îles, entre individus, entre pirogues, entre pirogue et voilier, entre voilier et îles, entre archipels, ...
Il s'agit de la dimension "Toi et moi" de ma modélisation, avec 3 types de relation : entre individus, entre collectifs/communautés et entre individu et collectif (du moment qu'il n'y a pas de relation d'appartenance, auquel cas, ce sont les dimensions "Vous en moi" et "Moi dans des Nous" qui se jouent).



On peut analyser les relations entre collectifs en se basant sur une échelle de bienveillance avec 3 segments :
  • bienveillance
  • absence de bienveillance
  • malveillance


S'il est assez courant de voir des collectifs/communautés se comporter les uns envers les autres, ou se positionner en exacerbant les différences (notamment du fait de positionnements différents : "faire contre" le système, "faire avec" - le faire bouger de l'intérieur -, "faire à côté"), avec quelques fois des comportements malveillants, ma conviction est que le déficit de coopération ouverte est beaucoup due à un déficit de temps et de conscientisation de l'appartenance à des "Nous". Comme je l'ai écrit dans le schéma, "On n'a pas le temps" est le message explicite ou sous-tendue dans beaucoup de cas. Laurent Marseault et Michel Briand le mentionnent clairement dans leur article : faire coopération ouverte nécessite de se donner du temps pour partager. Il n'y a pas forcément un manque de volonté de coopérer, mais un manque de temps et aussi un manque de recul qui permet de comprendre en quoi la coopération ouverte serait gagnant-gagnant pour le collectif, l'écosystème, les autres collectifs et les individus qui les composent sous condition qu'on investisse les différentes dimensions de responsabilité de bienveillance évoquées ici.

Au niveau des relations interpersonnelles, je constate que les collectifs ont tendance à sous-investir la qualité des relations entre les personnes. Avec l'arrivée des moyens de communication numériques, et déjà il y a quelques années avec les outils de messagerie électronique, les conflits se sont largement répandus avec des comportements agressifs plus nombreux et plus intenses dus à l'écrit (asynchronicité et distance débridant la retenue) et à une tendance forte à rendre publics les conflits. Ils sont amplifiés avec les réseaux sociaux notamment parce que l'anonymat permet de se lâcher sans retenue.
Un autre phénomène que j'attribue notamment à un déficit de reconnaissance, voit s'exprimer les points de vue inutilement antagonistes (cf mon article précédent : Point sur les I sur les points de vue - Chronique sur la Bienveillance - Episode 22).

Pour construire une relation de résonance (je reprends le terme d'Hartmut Rosa auteur du livre du même nom), il est important de se donner du temps et de l'attention à ce que vit l'autre, ses perceptions, son état de santé, ses aspirations et attentes. Ce que j'ai modélisé en 2017 pour la sphère professionnelle et par rapport à l'enjeu de Qualité de Vie au Travail (QVT) sous l'appellation Attention Réciproque.

La bienveillance prenant tout son sens en décomposant le mot en 2 : "Veillance" pour l'attention portée à l'autre (individu ou collectif) et la prise en compte du "Bien" de l'autre dans les décisions et les actions. Deux dynamiques qui nécessitent incontestablement de se donner du temps individuellement et collectivement, et de sortir des modes "urgence" et "pragmatisme" (qui flirte en réalité souvent avec cynisme).




En prenant conscience que l'on ne porte attention à autrui que si on s'est donné le temps de créer suffisamment de proximité. Mais attention, la proximité ne fait pas forcément la bienveillance : malheureusement, on peut souvent constater que la proximité crée de la familiarité dont certains abusent pour s'autoriser à rabrouer, à mal se parler (un paradoxe que l'on retrouve au niveau des couples au bout d'un certain temps de cohabitation).

La responsabilité du collectif vis-à-vis de ses membres

Les collectifs de travail ont une obligation de préservation de sécurité et de préservation de la santé physique, psychique et sociale des salariés. C'est une obligation du dirigeant mettant en jeu sa responsabilité pénale. Cet enjeu de bienveillance met en jeu la dimension "Vous en moi".

Force est de constater que le secteur de l'Economie Sociale et Solidaire fait à peine mieux que la moyenne nationale rapportée par l'Anact en matière de Qualité de Vie au Travail, avec un sentiment de dégradation (cf articles sur la QVT dans l'ESS sur laqvt.fr). Quant aux bénévoles, ils ne sont pas vraiment considérés dans ces enjeux

Dans les collectifs non institutionnalisés (par exemple, les pirogues et voiliers dans le vocable archipélique), la qualité de vie et la bienveillance envers les individus du collectif restent très souvent impensés (ce qui ne veut pas dire forcément que le niveau est automatiquement insuffisant). D'autant plus pour les collectifs qui ne se réunissent et travaillent qu'épisodiquement : l'absence de telle ou telle personne est rarement vécue comme un signal faible ou fort d'un problème de santé ou d'engagement puisque la variabilité des disponibilités fait partie de la règle du jeu explicite.

La santé de l'individu étant en grosse partie dépendante de cette dimension du "Vous en moi" :
  • au niveau de collectif : la responsabilité envers la préservation de la santé des individus du collectif
  • au niveau de l'individu : la prise en compte de sa propre santé, de ses propres organes
Il y a aussi un autre enjeu pour que le "Nous" ne noie pas le "Moi Je" : il faut que le collectif valorise la singularité de chacun, prenne en compte la raison d'être de chacun, les talents, les envies, les disponibilités, l'état de santé. Il doit intégrer l'individu dans les prises de décisions, reconnaître et valoriser la part que chacun apporte en terme de savoir, de savoir-faire, de savoir-être, de résultat, d'énergie dépensée, d'actes altruistes, ... Et plus globalement, il doit investir les deux dynamiques de "Veillance" et de "Bien" évoquées précédemment.

Coopération ouverte et Société et Territoires de la Bienveillance

Je vois une double relation entre coopération ouverte et bienveillance :
  • j'ai du mal à appréhender que l'on puisse réellement concrétiser une coopération ouverte pleine, vivante, efficace, ... sans investir la bienveillance dans les 4 dimensions que j'ai présentées, et aux différentes strates individuelle et collectives ;
  • la mise en place d'une Société et de Territoires de la Bienveillance passe selon moi par de la coopération ouverte dans une approche gagnant-gagnant. Une coopération qui fait une belle place à la confiance, l'altruisme, l'appréciation, la gratitude, la curiosité, l'exploration, le droit au tâtonnement et à l'erreur, à la joie de vivre ...
Un esprit bienveillant, coopératif dans une approche gagnant-gagnant se jouant entre collectifs, entre communautés, entre individus, entre humains et autres qu'humains. Où chacun peut aligner son "identité-racineS" (il me semblerait pertinent de mettre un pluriel) et ses "identités-relation" pour se sentir unifié.

Une coopération ouverte dans laquelle le "quoi" a sa juste place à côté du "pourquoi" et du "comment", les trois alignés autour de la bienveillance. De la bienveillance dans la raison d'être individuelle, dans les raisons d'être collectives et dans les pratiques.