lundi 22 février 2021

Gare à la comparaison biaisée ! Chronique sur la Bienveillance - Episode 21

 


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Voici le 21ème épisode de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité dans le cadre de mon travail de modélisation d'une Société de la Bienveillance.
Dans cette période difficile que nous traversons, il est assez facile de se sentir remonté contre autrui qui serait plus privilégié que nous. Sauf que l'on risque fort de ne pas être juste car bien souvent, nous avons une drôle de façon de comparer notre sort avec celui d'autrui. Ce qui peut nous amener à la forme d'aberration illustrée en tête d'article.

La comparaison biaisée évoquée dans le présent article

La comparaison biaisée dont il serait bien qu'on apprenne à nous déshabituer est la suivante :

Je compare les problèmes, inconvénients et côtés négatifs de ma propre situation avec les avantages, les côtés positifs d'autrui

Autant dire, bien entendu, qu'à tous les coups je perds : je me trouve moins bien loti que toi, et peut-être même que je trouve que c'en est indécent.

Les conséquences sont multiples et peuvent mener très loin dans le ressentiment et la malveillance :
  • au mieux, je vais jouer à Caliméro "C'est vraiment trop inzuste !"
  • je vais peut-être avoir du ressentiment, de l'envie, de la jalousie
  • au pire, il s'agira d'aller prendre ce que tu as injustement (d'après mon analyse biaisée), voire te détruire toi (entendu individuellement ou collectivement)

La comparaison biaisée par rapport à toi

Tu fais partie de ma famille, de mes amis, de mon collectif de travail, de mon voisinage, ... Il y a des situations où j'ai l'impression (ou je constate) que moi je suis confronté à des difficultés et que toi pendant ce temps, tu bénéficies d'avantages qui, si je pouvais les avoir, changeraient ma vie. Et peut-être pire : c'est l'histoire de ma vie et l'histoire de ta vie : je suis mal servi et toi trop bien servi. 
Cette conclusion, je la bâtis en considérant principalement, voire exclusivement, ce qui ne va pas dans ma vie et ce qui va bien dans ta vie. En cela, je fais l'impasse sur ce qui va bien dans ma vie et sur ce qui ne va pas dans ta vie.
Une comparaison qui peut se jouer aussi au sein du couple, notamment sur le sujet de la vie professionnelle de part et d'autre, ou de la contribution respective au fonctionnement de la cellule familiale.

Comparaison biaisée par rapport à un autre groupe : dichotomie et asymétrie

Le même type de comparaison biaisée se retrouve quand il s'agit de me positionner par rapport à un groupe socio-professionnel, un métier, un statut professionnel, ... qui n'est pas le mien. Quelques exemples de situation et de formulation :
  • "Les hommes politiques sont tous des pourris : ils s'en mettent plein les poches". En notant le caractère de généralisation.
  • Je fais partie du service technique. "Y en a marre des commerciaux ! Ils ne pensent qu'à une seule chose : rentrer des commandes à n'importe quelles conditions pour obtenir leurs commissions. Et c'est nous qui devons nous débrouiller derrière". Inversement, les commerciaux pensent que les techniciens sont timorés et voient des problèmes partout.
  • Je suis salarié dans le privé et je peste contre les avantages des fonctionnaires
Ressortent donc quatre phénomènes liés à la comparaison biaisée
  • la généralisation : tous les individus du même groupe sont considérés à la même enseigne. C'est ce qu'on appelle l'amalgame.
  • une tendance à la polarisation où des groupes se regardent en chien de faïence, se jalousent, s'envient, se méfient, voire se détestent, se haïssent mutuellement
  • un mécanisme de montée en mayonnaise : chaque fois que je vais discuter avec les membres de mon groupe ou de ma communauté, nous allons faire monter le niveau de ressentiment envers le groupe ou la communauté incriminée
  • une tendance à la focalisation : comme un radar qui serait mal réglé, je vais chercher en toute situation à confirmer que mon ressentiment est on ne peut plus justifié.

Deux types de relation sont susceptibles de particulièrement générer ce type de comparaison si le niveau de bienveillance n'est pas suffisant :
  • les relations asymétriques dans lesquelles se joue souvent l'autorité d'une partie par rapport à l'autre ; exemples : entre parent et enfant, maître et élève, sachant et apprenant, médecin et patient, aidant et aidé, élus et citoyens, ...
  • la dichotomie : des groupes sans relation hiérarchique ou d'autorité qui s'opposent ... souvent inutilement ; d'autant plus quand chacun a son utilité et qu'ils sont complémentaires. Exemple : privé et public, automobilistes et piétons, citadins et ruraux, technique et commercial, différentes communautés (religion, pays, région, race, supporters de clubs sportifs, ...)

La comparaison biaisée de moi à moi

Cela vous paraîtra un peu bizarre de décliner la comparaison entre soi et soi. Cela a-t-il du sens ?

Voyez plutôt ces deux types de situation qu'il serait étonnant que vous n'ayez jamais vécu :
  • la nostalgie : je compare ma situation d'aujourd'hui avec ce que j'ai vécu auparavant. Par exemple, sur la question des impacts de l'âge : avant, je pouvais faire du footing. Maintenant, avec mon dos en compote, il n'en est plus question. Le risque dans ce genre de comparaison est là-aussi de basculer dans la comparaison biaisée et d'en tirer une conclusion générale sur ma vie : avant, j'étais jeune heureux·euse et maintenant je suis vieux/vieille et malheureux·euse (de ne pas être jeune). Sauf qu'à l'époque où je faisais du jogging, je me sentais malheureux·euse parce que je n'avais personne dans ma vie. Ce qui est le cas aujourd'hui et je suis heureux·euse dans mon couple.
  • Avec des si je refais mon monde : je vis une situation difficile. Peut-être vais-je me référer à un moment où j'ai pris la décision qui m'a amené à cette situation. Si j'avais pris l'autre option qui était en balance à l'époque, ce serait sûr que je n'aurais pas toutes les difficultés que je rencontre. Ou alors, peut-être vais-je tout simplement me dire que si j'avais en main des atouts que je n'ai pas, la situation serait meilleure. Sauf que si la situation aurait pu être différente, elle aurait pu être meilleure sur certains aspects, certes, ET AUSSI moins bonne sur d'autres aspects. Et en outre, puisqu'on est au conditionnel, rien n'aurait été acquis non plus que le positif soit au rendez-vous ou à la hauteur de mes attentes.

Sortir de la comparaison biaisée

Je vous propose un tableau en deux colonnes où je liste à gauche de quoi souffre cette comparaison biaisée et à droite des idées générales pour sortir de ce piège :

De quoi souffre la comparaison biaisée

Sortir de la comparaison biaisée

Un manque de rationalité : comparer mes inconvénients avec tes avantages est irrationnel

Rationalité : Comparer mes inconvénients et mes avantages d’un côté avec tes avantages et tes inconvénients de l’autre

Unilatéral : tout part de mon point de vue et tu n’as pas ton mot à dire

Bilatéral : un croisement de regard où chacun en apprend sur l’autre en acceptant/valorisant la différence et la diversité

Un manque d'attention : la comparaison étant centrée sur moi, je ne prête pas attention à ta situation, à ton ressenti, tes aspiration et attentes

Attention Réciproque : Je m’intéresse à ta situation, à ton ressenti, et à tes aspirations et attentes, et pourquoi pas t’inviter à en faire de même ?

Des méconnaissances : en fait, je me compare à toi alors que je ne te connais pas assez

Connaître et reconnaître : S’il doit y avoir comparaison, il me faut chercher à te connaître et, se faisant, je serai en capacité de te donner de la reconnaissance

Le manque de temps : le temps presse, alors je vais au plus vite dans ma façon de comparer

Donnons-nous du temps : Nous nous donnons le temps d’une Attention Réciproque

La facilité, la paresse intellectuelle : en réalité, je tombe dans la facilité à comparer en restant à la surface des choses

Exigence dans la façon de comparer : j’ai conscience que si je veux comparer correctement, c’est un exercice exigeant

Injustice : un raisonnement qui pousse au jugement lapidaire

Justice : je cherche à être juste dans ma façon de comparer et à éviter de te juger

Déconnexion et distance : plus je compare de manière lapidaire, plus je crée de la distance entre nous

(Re)Connexion et proximité : plus je m’intéresse à toi, plus je crée de la proximité

Cercle vicieux du ressentiment : plus je crée de la distance artificiellement, plus j’ai du ressentiment et prends le risque de la malveillance envers toi (et vice-versa)

Cercle vertueux de l’appréciation : plus je crée de la proximité, plus je t’apprécie, plus j’ai tendance à vouloir prendre soin de toi. Si je t’apprécie, je serai moins poussé à me comparer à toi.

Conclusion : Une habitude à comparer tout le temps et de superficiellement

Conclusion : Comparer le moins possible, à bon escient en suivant les conseils  précédents

On voit donc que la comparaison biaisée repose sur un déficit de bienveillance (malveillance ou absence de bienveillance) qu'elle renforce dans un cercle vicieux. Un cercle vicieux impactant négativement et bien inutilement notre bien-être individuel et le vivre-ensemble dans notre société, dans nos communautés et entre nos communautés.

En cultivant la bienveillance, nous comparons mieux et moins souvent. Toute la pratique d'Attention Réciproque qui nous fait comparer avec justesse renforce la proximité et la connexion aux autres, contribuant à un cercle vertueux. Un cercle vertueux dans le cadre d'une Société et des Territoires de la Bienveillance.

samedi 13 février 2021

Ma vision de la Bienveillance

Ma vision de la Bienveillance dans le cadre d’une Société et de Territoires de la Bienveillance :

La bienveillance est un cheminement exigeant et responsabilisant pour nous individus, collectifs et communautés à toutes les strates de la société jusqu'à l'échelle planétaire. 

Une bienveillance qui porte attention et soin tout à la fois sur nous-même dans notre singularité, sur tous nos écosystèmes d'appartenance, et sur autrui qu'il soit humain ou autre qu'humain. En cela, elle répond aux principaux enjeux et défis de notre société d’aujourd’hui et de demain.

Une bienveillance qui nous guide dans nos façons d'observer, de penser, de ressentir, de nous exprimer, de prendre des décisions, de conduire nos actions et de réagir face aux tensions et aux difficultés. Des actions pour tantôt faire du bien, éviter de faire du mal, ou signaler, faire face et réparer le mal.

Un cheminement qui transcende notre humanité et nous (re)connecte étroitement à nos aspirations les plus profondes, à nos émotions, à tout ce qui nous est cher et à nos capacités de curiosité, d'appréciation, d'inspiration, d'émerveillement et de gratitude. Une (re)connexion à notre nature et à la nature dont nous faisons partie intégrante. Un cheminement basé sur la relation.

Un cheminement singulier, qui fait appel à la fois à notre intériorité, à notre acceptation et valorisation de la différence, à notre humilité et à une coopération ouverte dans une approche gagnant-gagnant.

Donnons-nous du temps POUR une telle bienveillance.
Redonnons-nous du temps PAR une telle bienveillance. 


Le même texte, au format jpg et au format pdf

L'image interactive suivante permet d'accéder à une petite analyse de texte de chaque paragraphe. Les différents textes associés à cette image interactive sont compilés dans ce document pdf.





dimanche 7 février 2021

Vers une Société de la Bienveillance avec HUMANITÉ



Cet article fait partie du dossier dédié à une Société et des territoires de la Bienveillance que j'ai modélisée depuis 2019. 

L'humanité, notre propre humanité à chacun·e de nous, et la planète souffrent d'un sentiment de toute-puissance répandu dans quelques sphères humaines qui font la pluie et le beau temps ; et à force de l'omniprésence et de la domination de ce sentiment, ces sphères font et nous font faire les tempêtes et la sécheresse aussi bien au niveau climatique que dans nos âmes. 

Il est temps de faire place à une humilité qui rime et se conjugue avec lucidité pour prendre conscience de l'extrême urgence à reconsidérer la place de l'humain dans les écosystèmes. Une place, certes singulière, où les capacités d'intelligence seront mises au service du vivant, conjuguant harmonieusement sentiment d'appartenance et de responsabilité envers la planète, et sentiment de singularité à détenir des clés pour préserver et réparer ce qui peut l'être (et qui a été détruit par notre humanité récente). 

Certains sont déjà dans une transition vers cette nouvelle humanité, d'autres sont dans l'impuissance et encore d'autres la combattent bec et ongles pour conserver leurs avantages, souvent indécents, qu'ils trouvent dans la société largement libérale dans laquelle ils nagent comme des piranhas dans l 'eau. Chacun son point de départ, chacun plus ou moins avancé sur un chemin qui se grimpe marche par marche (conscience des symptômes, conscience des problèmes, conscience des solutions, intention, action, maintien de l'action). Un chemin commun où chacun doit faire sa part de ce chemin commun et tracer son chemin personnel qui le relie à sa propre nature, ses aspirations les plus profondes et sa spiritualité. Une humanité dans laquelle chacun pourra se sentir à l'aise pour la co-construire et trouver sa place en reliant explicitement à ses aspirations et en y étant respecté et reconnu du fait de son humanité singulière et de sa contribution.

Une grande partie de l'énergie nécessaire pour parcourir le chemin est fournie par notre capacité à l'appréciation : apprécier ce que la nature nous donne ou que nous lui prenons sans y penser, apprécier l'interdépendance, apprécier les actes gratuits à notre attention, apprécier toutes les pépites qui jonchent le chemin et qui méritent qu'on s'y arrête, en nous nous donnant du temps individuellement et collectivement. Apprécier tous les bienfaits de progresser sur le chemin, notamment parce qu'on le parcourt à plusieurs et que ça stimule et aide grandement. Une appréciation qui ouvre une voie royale à la gratitude vue à la fois comme une émotion positive pour soi et comme une source à remercier autrui et la vie. Car en effet, appréciation et gratitude entraînent la joie de vivre, même si tout n'est pas rose.

Parce que rose n'est pas la couleur de la nature, avec ces deux lois qui cohabitent : compétition et coopération. Nous, les humains, avons tellement poussé l'exercice et la pratique en terme de compétition, avec tous les désastres qui amènent à cette situation d'urgence tout azimut. Il est maintenant temps d'investir largement la coopération ouverte et l'intercoopération avec la même détermination que pour la compétition, mais avec plus d'humilité, de bienveillance, de confiance, ... Une coopération fondée sur le naturel : le bon sens, les solutions fondées sur la nature, la transparence, la spontanéité et sur notre vraie nature d'humain empreint d'humanité. 

Des coopérations qui devront partir de constats par rapport à la société actuelle. Pour établir ces constats lucides sans esprit de revanche ni de chasse aux sorcières - parce que la bienveillance est aussi dans le "comment" -, il faudra utiliser nos capacités de discernement et de conjonction de l'indignation (face aux inégalités faisant la pauvreté, à l'exploitation, la violence - les atrocités, mais aussi la violence du quotidien-, ...) et de la tolérance (altérité, diversité, respect, empathie). Indignation/tolérance constituant un des équilibres à travailler au même titre que responsabilité/liberté, singularité/appartenance, réflexion/action, rationalité/intuition, individuel/collectif, intérieur/extérieur, privé/public, local/global, en favorisant le ET et en ne tombant pas dans le piège du grand méchant OU.

Alors, contribuons sans attendre à une Société de la  Bienveillance en investissant la bienveillance dans nos différents territoires de vie, en articulant la responsabilité individuelle et les responsabilités collectives. Et considérons les contextes difficiles (notamment la pandémie) comme des opportunités, des raisons supplémentaires pour le faire.

 

mercredi 27 janvier 2021

Résumé de l'article sur la Bienveillance en 2 mots

 Cette publication constitue un court résumé de l'article La Bienveillance en 2 mots : "Bien" et "Veillance"  faisant partie du dossier dédié à une Société et des territoires de la Bienveillance que j'ai modélisée depuis 2019.

Le mot "Bienveillance" est scindé en deux "Bien" et "Veillance", le deuxième suivi du premier constituant un cercle vertueux.


En tirant des fils à partir du mot "Veillance" (veiller à), particulièrement sur quoi et qui on peut veiller, sont mis en évidence qu'il y a des sujets et objets d'attention multiple : soi-même, autrui, humain et autre qu'humains, collectifs, communautés et écosystème d'appartenance. On peut faire le même constat au niveau collectif. On s'aperçoit ainsi que les enjeux de bienveillance peuvent être analysés et traités avec une même grille de lecture au niveau individuel et à différentes échelles collectives. Ce qui m'a amené à proposer un modèle "fractal", basé sur la notion de "holon" en 4 dimensions.



3 dynamiques de "veillance" méritent d'être articulées : l'attention autour de nous à ce qui ne se porte pas bien, une curiosité exploratrice pour mieux connaître et comprendre le monde et le monde d'autrui, et le bon accueil que l'on doit faire aux sollicitations et alertes émises à notre attention.

La transition entre l'attention que l'on porte et l'action, c'est la prise de décision.
On doit aussi veiller à un certain nombre de choses pour une prise de décision qui va faire du bien : identifier et associer les parties prenantes, coopérer dans une approche gagnant-gagnant, éviter des pièges cognitifs (par exemple la logique binaire, la simplification), remettre de la confiance, mettre plus de démocratie directe, ...

En tirant le fils à partir du mot "Bien", on peut identifier 3 types d'actions allant dans le sens du bien et qu'il s'agit d'articuler, individuellement et collectivement : faire le bien, ne pas faire de mal et dénoncer et combattre le mal.

Le "Bien" fait référence tout à la fois à : 1/ faire du bien autour de soi (humains, autres qu'humains, collectifs, communautés, écosystèmes), 2/ se faire du bien (à ne pas assimiler avec se faire plaisir) et 3/le faire bien (qui renvoie à l'alignement de la bienveillance entre le "Quoi" et le "Comment", et aussi à la fierté de l'action bien faite).

J'ai élaboré une échelle de la bienveillance avec 3 segments : la bienveillance, l'absence de bienveillance et la malveillance.


Donc la bienveillance, ce n'est pas qu'une valeur affichée dans des chartes d'entreprise, l'idée de la gentillesse et/ou un mot qu'on pose dans le cadre de sécurité en démarrant une réunion où l'on pense qu'il pourrait y avoir des tensions. Elle permet de considérer de très nombreux enjeux de notre société, et notamment des enjeux vitaux et des droits de l'humain et de la terre. Ils vont de l'écologie, à la santé, à l'économie, à la qualité de vie au travail, aux violences familiales, au viol, à l'éducation et à la culture, (en considérant aussi ces mêmes éducation et culture comme vecteurs de transitionS), ... et un enjeu capital qui s'insinue dans un très grand nombre d'enjeux : le déboulonnage du patriarcat.

Je vois une triple ambition pour ces travaux de modélisation qui pourraient être amendés, amplifiés :
  • fournir une grille de lecture d'analyse de notre société et des enjeux actuels qui la traversent
  • poser les bases d'une vision partagée du bien-vivre individuel et du vivre ensemble, humains et autres qu'humains (ce que j'ai appelé une Société et des Territoires de la Bienveillance) et de ce en quoi consisterait une "attitude bienveillante"
  • fournir des éléments aidants pour les prises de décisions, la mise en action et l'analyse des impacts des actions.
Des travaux de modélisation qui s'inscrivent dans le vaste mouvement de transitionS très au pluriel.



La Bienveillance en 2 mots : "Bien" et "Veillance"


 

Cet article fait partie du dossier dédié à une Société et des territoires de la Bienveillance que j'ai modélisée depuis 2019. S'il s'intitule "en 2 mots", je le dis d'emblée : il comporte plus que 2 mots mais j'ai essayé de me focaliser sur l'essentiel. Pour celles et ceux qui courent après le temps, j'ai concocté une version résumée de cet article.

La bienveillance serait-elle autre chose, plus que de la gentillesse et/ou un mot affiché dans les valeurs d'une entreprise et/ou un mot affiché dans le cadre de sécurité que l'on fixe en début d'une réunion pour favoriser l'écoute et le respect de la diversité des points de vue ?

J'ai démarré mon travail de modélisation sur la bienveillance en 2019 avec la conviction que la réponse est positive et qu'en tirant les fils de la bienveillance, on arrive vite à comprendre que la bienveillance conduit à balayer une très grand majorité des enjeux actuels : écologiques, sociaux, sanitaires, économiques, éducatifs, démocratiques, humanitaires, humanistes, spirituels, culturels, ... Et c'est ce qui m'a fait considérer donc une vision très large de la bienveillance à travers l'idée d'une Société et de Territoires de la Bienveillance. 

Pour comprendre ce qui m'a conduit à cette vision large, je vous propose de décomposer le mot "Bienveillance" en deux "Bien" et "veillance" et de tirer des fils pour chacun de ces deux mots, ce qui me permettra en même temps de les relier avec quelques éléments de modélisation que j'ai élaborés.

La "veillance" puis le "bien", en un cercle vertueux

Mais avant de tirer ces fils, je veux expliquer en quoi il faut lire cet enchaînement de deux mots en commençant par le deuxième : pour prendre soin (de quelqu'un, d'un collectif, d'une communauté, d'un écosystème, d'un autre qu'humain, de la planète), il faut commencer par avoir une attention, par observer, par une forme de vigilance : "veillance". Tout ce qui est recueilli par ce mouvement d'attention, permet alors de nourrir un processus de décision qui conduira des actes qui prennent soin : "Bien". Le tout formant un cercle vertueux : le fait de prendre soin rapproche, rend le sujet du soin plus précieux, et donc renforce l'attention qu'on lui porte. La boucle étant bouclée quand la "veillance" conduit à l'action qui conduit elle-même à la "veillance" des impacts de l'action.



Où l'on découvre avec "veillance" en quoi la bienveillance nous amène loin

Quand on coupe un mot en deux, on ne se retrouve pas forcément avec deux mots qui ont la double caractéristique d'exister dans le dictionnaire et d'être signifiant. Il se trouve que c'est le cas avec le mot "bienveillance". "Veillance" signifie le fait de veiller (à), et c'est très exactement le sens qui m'intéresse pour la suite de mon propos.

Veiller sur quoi, sur qui ?

Je vous propose déjà de considérer que l'on peut se mettre à deux échelles différentes : celle d'un individu et celle d'un collectif ou d'une communauté. En remarquant qu'un collectif peut être encapsulé dans un collectif plus grand et inversement encapsuler lui-même des collectifs plus petits ou des être humains et des autres qu'humains. Le fait d'ajouter "autres qu'humains" me permet ainsi de considérer des enjeux écologiques au-delà d'enjeux sociaux. Il serait astucieux dès lors de trouver une modélisation de la bienveillance qui puissent considérer ces différentes échelles de la même façon. Ce que certains appellent de manière "fractale" (même compréhension de la bienveillance aux différentes échelles) et "holistique" (une entité fait partie d'un tout). Le mot "holistique" a la même racine que le mot "holon" considérant qu'une entité (individu ou collectif) est à la fois un "tout" et appartient à un ou plusieurs "tout".

A l'échelle individuelle, un être humain est un "tout" (un ensemble d'organes - qui eux-mêmes sont décomposables - et des microbiotes). Il fait partie de quantité de "tout" : une cellule familiale, une famille au sens large, un quartier, une commune, un département, une région, ... une équipe de travail (s'il n'est pas indépendant), une organisation, un ou des cercles amicaux, ...

A l'échelle collective, je prends l'exemple d'une entreprise ; elle est un tout : un ensemble de personnes voire aussi d'autres qu'humains pour les activités mettant en jeu des animaux, des plantes, des arbres, .... Elle fait partie de plusieurs "tout" : éventuellement un groupe, un territoire naturel, un territoire d'activités économiques, un secteur d'activité, elle a un rôle sociétale, ...

C'est cette vision large qui m'a conduit à une modélisation sur 4 dimensions qui sont réplicables et interconnectées :


Je renvoie à l'article 4 dimensions indissociables de bienveillance pour expliquer quelles sont ces 4 dimensions.

Un article beaucoup plus détaillé  Bienveillance et cellule familiale présente ce modèle en 4 dimensions pour l'individu dans sa cellule familiale. J'y décris aussi brièvement un premier modèle que j'ai développé et qui a été remplacé par celui ci-dessus. Dans le premier modèle une dimension spécifique était dédié à la planète (à l'environnement). Dans ce deuxième modèle, la planète n'apparaît plus explicitement en tant que telle car elle est en filigrane dans toutes les dimensions. Donc la nature, loin d'être abandonnée, est dans l'ADN de ce modèle qui cherche à mettre fin à la déconnexion entre l'humain et la nature, parce que l'humain fait partie de la nature, est nature et contient de la nature en lui.

Donc pour reprendre la question titre de cette section, on veille sur quoi et sur qui ? A l'être humain, à ses aspirations, à sa recherche de singularité, à sa recherche d'appartenance, à sa recherche de liberté, d'autonomie, d'accomplissement, de bien-être, à sa santé, à son hygiène de vie, à ses relations à autrui (humain et autre qu'humain), à sa citoyenneté, à sa contribution à ses différents collectifs et communautés d'appartenance. Au niveau collectif et communautaire, on s'intéresse aux individus qui les composent (notamment la responsabilité des organisations de préserver la sécurité et la santé des salariés), aux écosystèmes d'appartenance, à l'interdépendance, à la coopération et l'intercoopération, à la responsabilité sociétale, à l'égalité, l'équité, aux modes de prises de décisions, au réalisme des objectifs, à la façon dont on délivre de la reconnaissance, ... et à tous les écosystèmes de la nature (humains et autres qu'humains).

On veille au bon discernement ; en particulier on veille à ce qui nous est précieux, ce qui compte vraiment, dans un monde où l'on compte mais avec des chiffres, beaucoup de chiffres, beaucoup trop de chiffres (cf l'article 2020 sous la pression des chiffres. En 2021, défrichons un monde qui se libère des chiffres). Un enjeu considérable de bienveillance : moins de quantitatif, moins d'urgence, moins de Mr Plus, et en revanche plus de qualitatif, plus de temps que l'on se donne, plus de Sam'Vabien.

Attention, curiosité exploratrice et accueil

Veiller fait appel à nos différents sens : voir, écouter, toucher (et être touché), sentir, goûter.
On peut considérer 3 dynamiques qui sont aussi des enjeux :
  • l'enjeu de la vigilance à ce qui ne se porte pas bien autour de nous ; une dynamique sans mouvement autre que celui de se rapprocher pour mieux cerner ce qui ne va pas
  • l'enjeu d'aller explorer le monde, le monde d'autrui pour apprendre à le connaître, le découvrir, mieux comprendre sa réalité. Quand le sujet d'intérêt est un humain, on peut aussi s'intéresser à ses perceptions, ses émotions et à ses aspirations et attentes ; une dynamique en mouvement qui fait face à de l'ambivalence : le beau, le bien, l'admirable, la coopération, ... côtoient le mal, la malfaisance, la maltraitance, la violence, la compétition, l'égoïsme, ... d (en ne s'arrêtant pas à une vision binaire car en réalité, il y a tout un spectre)
  • l'enjeu de bien accueillir les sollicitations et les alertes émises à notre attention ; ne pas détourner le regard, ne pas faire la sourde oreille, ne pas entrer/rester dans le déni, ne pas minimiser, ne pas dégager en touche, ... En passant, je précise que si la bienveillance tient beaucoup dans notre capacité à bien accueillir des alertes, elle se joue aussi à travers notre capacité à savoir signaler dans la bienveillance quand ça ne va pas.
Outre le fait que l'attention nous permet de mieux être connecté avec la vie et ce qui fait la vie, l'attention a une autre vertu considérable : elle est la source de la gratitude comme je l'ai mis en évidence il y a quelques années à travers un processus de la gratitude. Cette vertu est considérable parce qu'elle nourrit quelque chose d'aussi considérable, d'autant plus dans des périodes perturbées comme celle que nous vivons depuis 2020 : la joie de vivre ensemble.

Veiller dans les prises de décisions

La "veillance" ne concerne pas seulement celle portée sur des personnes (y compris soi-même), des autres qu'humain, des collectifs, des écosystèmes, ... Il s'agit aussi de veiller à s'engager dans des actions qui vont prendre soin. Et en amont de l'action, il y a la prise de décision.

Dans les prises de décision, la "veillance" porte sur une diversité d'aspects :
  • Veiller à se donner le juste temps pour décider, et notamment celui pour la délibération.
  • Veiller à bien identifier les parties prenantes concernées par la prise de décisions, et les impacts directs et indirects sur ces parties prenantes (veiller à ne pas faire de mal et mieux encore à leur faire du bien).
  • Veiller à intégrer les signaux faibles et les signaux forts (en s'inspirant du proverbe africain "L'arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse"). Sans "veillance", on ne voit ni n'entend la forêt qui pousse. Prendre en compte les signalements dans le cadre d'une gestion des tensions.
  • Veiller au maximum à les associer en favorisant des prises de parole acceptant et se nourrissant de la diversité tout en recherchant de la convergence.
  • Veiller à ce que le mode de décision privilégie la démocratie et/ou la confiance.
  • Veiller à ne pas surjouer ni les enjeux, ni le je (Ego). Inversement, veiller à ne pas évacuer les enjeux qui ne seraient pas facilement jouables. Accepter la complexité et l'incertitude, et activer l'intelligence collective pour y faire face.
  • Veiller à articuler judicieusement les 4 dimensions que j'ai évoquées précédemment.
  • Veiller à ne pas se laisser enfermer dans le piégeux OU (on fait A ou B ; on oppose inutilement les positions des uns et des autres) et à activer chaque fois que cela est pertinent le ET (ne pourrait-on pas faire A ou B, ou A en mettant un bout de B, ou B en mettant un bout de A ; chacun s'exprime de son point d'observation, et probablement pour éclairer une même réalité).
  • Veiller à prendre en compte les émotions et à bien distinguer les éléments objectifs et subjectifs.
  • Veiller à une approche gagnant-gagnant.
  • Veiller à une bonne communication de la décision.

Le "Bien" de "Bienveillance"

Cette partie est plus légère car je viens de dresser avec "veillance" une très grande partie de mon argumentaire sur les raisons d'envisager la bienveillance dans une vision très large permettant d'aborder les grands enjeux de notre société.

Une action bienveillante peut-être de trois types :
  • une action dont l'intention première est l'altruisme : faire le bien
  • une action dont l'intention première n'est pas forcément l'altruisme, mais qui s'efforce de ne pas altérer la santé des parties prenantes (humains, autres qu'humains, de collectifs).
  • et c'est aussi de dénoncer et de résister face à des comportements malveillants, voire des comportements qui manquent de bienveillance.





Le "Bien" fait référence tout à la fois à :

1/ faire du bien autour de soi (humains, autres qu'humains, collectifs, communautés, écosystèmes)

2/ se faire du bien : à ne pas assimiler avec se faire plaisir. Non pas que le plaisir serait à proscrire, mais qu'il ne faut pas limiter le bien au plaisir. Quelques fois, le plaisir n'est pas au rendez-vous. Je vais chez le dentiste. Je me fais du bien, et pas franchement plaisir. Cette non assimilation entre bien et plaisir mérite aussi d'être considérée pour la dimension précédente : faire du bien à autrui. Je pense en particulier à l'éducation des enfants : confondre faire du bien et faire plaisir a certainement des impacts négatifs sur le bien-être des parents et des enfants, et plus globalement sur la société

3/le faire bien : je veux mettre en exergue qu'il est très important de considérer la bienveillance à la fois sur le "quoi" et sur le "comment". On connaît tous le proverbe "qui aime bien, châtie bien". Pour faire du bien, on s'autorise des moyens malveillants. Il faut donc porter de mon point de vue une très grande vigilance à être bienveillant dans ses intentions et à être bienveillant dans la façon dont on mène l'action. Je suis frappé par exemple de voir des accrocs de bienveillance lors de réunions de groupes qui ont des intentions bienveillantes sur des sujets écologiques, sociaux, démocratiques, humanitaires .... Et quand il ne s'agit pas forcément de comportements malveillants (souvent en interne), on peut aussi déplorer une autre forme d'accroc à la bienveillance : l'absence de bienveillance, l'absence de "veillance" : on ne prend pas soin des personnes du collectifs dont certains peuvent être mal physiquement et/ou psychologiquement, notamment parce qu'ils sont dans le surengagement. Cette distinction entre malveillance et absence de bienveillance a fait l'objet d'un autre élément de modélisation central pour une Société et des Territoires de la Bienveillance : une échelle de la bienveillance avec 3 segments :


Je donne des explications sur cette échelle dans la chronique Un "Salut, ça va" qui parle beaucoup pour introduire une échelle de la bienveillance.
"Le faire bien" renvoie à un deuxième aspect que l'ancien qualiticien puis promoteur de la Qualité de Vie au Travail que je suis croise avec ces deux anciennes casquettes : la qualité du travail. Nous avons besoin d'être fier non seulement du résultat de nos actions mais aussi des conditions dans lesquelles nous avons réalisés nos actions. Je pense à la fois à la fluidité de l'action (bons outils, bonnes méthodes, beaux gestes, le temps pour bien faire les chose, les bonnes compétences, le bon soutien) et à la dimension éthique : je peux me regarder dans la glace, on m'a fait confiance et je pense avoir mérité cette confiance, j'ai travaillé de manière loyale envers moi, mon client, mon entreprise, l'environnement.
Et donc, je mets ici en évidence un des enjeux de cette vision large de la bienveillance : la Qualité de Vie au Travail. Ce qui n'est pas une surprise non plus puisque cela a été mon point de départ de ce travail de modélisation (cf la genèse).

"Bienveillance" : des enjeux multiples

La bienveillance telle que je l'ai explorée permet donc d'aborder de multiples enjeux qui s'entrecroisent dont je vais donner une petite liste non exhaustive :
  • la Qualité de Vie au Travail (QVT), les risques psychosociaux (RPS), la santé au travail, la gouvernance partagée, la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE), l'égalité homme-femme, le harcèlement, l'échelle des rémunérations, la bienveillance, le télétravail, la coopération, ...
  • la qualité de vie, le bien-être, le bonheur, la santé, la santé positive, la santé mentale, l'hygiène de vie, la prévention de la santé, ...
  • l'écologie, l'emballement climatique, la pollution, la biodiversité, l'utilisation des ressources, la sobriété énergétique, l'agriculture bio, la permaculture, l'agroécologie, la déforestation, la bétonisation, les relations entre l'humain et les animaux domestiques, d'élevage, sauvages, ...
  • la société de consommation et alternatives, développement et gestion des communs, impacts et usages du numérique, sobriété heureuse, ...
  • l'éducation familiale, les violences familiales, l'inceste, la répartition des tâches domestiques, les prises de décision au sein de la cellule familiale, ...
  • la citoyenneté, démocratie ouverte/contributive, démocratie participative, la pauvreté, les écarts de richesse, l'égalité, la fraternité, la solidarité, ...
  • les places essentielles de l'éducation (à tous les âges) et de la culture non seulement comme sujet de transition mais comme support de transition
  • les diktats de l'urgence, des chiffres, de l'immédiateté, du contrôle de gestion, avec un double enjeu central : se donner du temps en se faisant confiance
  • la simplification, la vision binaire, le déni, les méconnaissances, la tendance à vouloir donner une opinion sur tout, le complotisme, ... nécessitant une culture de la réflexivité, de la lucidité, du discernement, de l'humilité.
  • toutes les conséquences du patriarcat dont un bon nombre a été évoqué dans les points précédents et qui font probablement du déboulonnement du patriarcat un enjeu majeur

Une triple ambition pour ces travaux sur la Bienveillance

Je vois une triple ambition pour ces travaux de modélisation qui pourraient être amendés, amplifiés :

  • fournir une grille de lecture d'analyse de notre société et des enjeux actuels qui la traversent
  • poser les bases d'une vision partagée du bien-vivre individuel et du vivre ensemble, humains et autres qu'humains (ce que j'ai appelé une Société et des Territoires de la Bienveillance) et de ce en quoi consisterait une "attitude bienveillante"
  • fournir des éléments aidants pour les prises de décisions, la mise en action et l'analyse des impacts des actions.
Des travaux de modélisation qui s'inscrivent dans le vaste mouvement de transitionS très au pluriel.

Ci-dessous, un résumé de cet article sous forme de carte heuristique :



mercredi 20 janvier 2021

Changeons d'avis sur ... le changement d'avis - Chronique sur la Bienveillance - Episode 20

 


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Voici le 20ème épisode de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité dans le cadre de mon travail de modélisation d'une Société de la Bienveillance.

Nous pouvons toutes et tous constater des changements d'avis autour du Covid-19, et dans tous les "camps" : les experts (par exemple sur le port du masque), le gouvernement (par exemple centralisation/décentralisation), la population (par exemple sur la vaccination). Il me semble que nous pouvons aussi constater en nous-mêmes et chez les autres une tendance à ce que les changements d'avis sont urticants. Ca énerve, on y voit de la versatilité, de l'incompétence, de la manipulation, ...

Dans cette chronique, je tire trois fils : 
  • pourquoi les changements d'avis nous énervent-ils ?
  • des raisons qui expliquent les changements d'avis ?
  • les types de changements d'avis qui me semblent utiles et qui me font inviter à la bienveillance par rapport aux changements d'avis.

Tu m'énerves à changer tout le temps d'avis !

Le titre de cette section, en tant que pensée ou phrase exprimée à autrui, comporte en lui-même déjà le risque d'une généralisation : l'autre a changé d'avis, mais il est fort possible qu'en réalité, il·elle ne soit pas coutumier·ère du fait, et le "tout le temps" est exagéré. Mais cela montre en quoi l'être humain est souvent particulièrement dérangé par les changements d'avis d'autrui, bien moins évidemment que ses propres changement d'avis.

Nous pardonnons d'autant moins les changements d'avis d'une personne ou d'une autorité que celle-ci l'a affirmé avec force, comme une vérité incontestable et inébranlable. En quelque sorte plus l'avis a été affirmé avec force, plus il revient façon boomerang aussi fort à celui qui l'a émis. Et en cela, l'humilité dans l'expression d'un avis ou d'une décision est probablement une mesure préventive de bienveillance en cas de changement d'avis.

Nous sommes aussi particulièrement sensibles aux changements d'avis, quand la personne a semblé nous écouter, nous a affirmé qu'elle tiendrait compte de ce que nous lui avons dit, et finalement a pris une décision autre. Un énervement qui sonne comme une blessure de l'ego.

Il y a aussi notre pseudo côté cartésien qui peut nous jouer des tours. C'est le cas quand nous raisonnons de manière binaire : si une personne change d'avis, nous qualifions le nouvel avis comme contraire au premier : tu avais l'avis A ; tu as changer d'avis pour l'avis B, et B et forcément le contraire de A. Or, l'avis B peut très bien différer (s'éloigner plus ou moins) de A sans être son antithèse. On peut le voir comme les points cardinaux : c'est comme si j'avais décidé d'aller au Nord, et que le changement de direction serait forcément d'aller au Sud. Or en fait, changer de direction peut m'amener à prendre n'importe quelle direction, et peut-être même de prendre un chemin sinueux qui m'amènera au point de destination que j'avais prévu au départ. Je ne dis pas qu'aucun changement d'avis ne relèverait dans les faits d'une logique binaire. Mais, selon moi, on attribue beaucoup trop facilement le caractère binaire aux changements d'avis. En quoi est-ce dommageable ? Parce que cela nourrit une intolérance que l'on justifie par un argument d'incohérence : on reproche à autrui son manque de cohérence "tu nous as dit faire A, et en réalité maintenant, tu fais le contraire". Pire que le manque de cohérence, il peut être reproché un coup de canif dans la confiance "tu nous avais promis A et tu fais le contraire". C'est notamment le cas par  rapport aux décisions politiques. On se sent alors floué, trahis. Et si ce n'était pas une promesse qui nous concernait directement ou à laquelle on avait voulu croire, on peut prendre un malin plaisir à souligner la trahison faite à autrui, permettant le cas échéant de conforter le sentiment défavorable que l'on avait déjà sur l'émetteur de la promesse. Je remarque en passant qu'on a une tendance assez facile à qualifier de promesses des propos qui n'ont pas été forcément tenus en tant que promesse explicite.

Maintenant, et bien évidemment, il y aussi des promesses, des décisions qui sont prises et qui sont suivis de changements relevant de la manipulation, d'insincérité, d'opportunisme égoïste, ... 

C'est bien réflexivité et discernement qui permettent d'articuler judicieusement tolérance et indignation (sujet d'une précédente chronique) face aux changements d'avis (je renvoie aussi à la chronique précédente Acceptation ET Résistance). Et pour ce faire, il est important de considérer un certain nombre de bonnes raisons qui peuvent provoquer les changements d'avis.

Les changements d'avis, c'est la vie, c'est comme la vie !

J'ai commencé à dire qu'on était plus indulgent par rapport à ses propres changements d'avis que par rapport à ceux des autres. Il y a une asymétrie que l'on retrouve dans la parabole de la paille et de la poutre que l'on pourrait décliner pour les changements d'avis : "Pourquoi entends-tu le changement d'avis dans la bouche de ton frère, et n'entends-tu pas celui qui sort de ta bouche ?". Sur un autre registre, on peut souvent constater que l'on juge l'autre sur ses actions alors que l'on veut être considéré (et non être jugé) sur ses propres intentions.
On est donc plus indulgent pour soi-même. C'est la raison pour laquelle, la meilleure façon de considérer les bonnes raisons pour que les autres changent d'avis, c'est de le voir à la première personne du singulier "Quelles sont les bonnes raisons qui me font changer d'avis, moi ?"

Entre deux, mon cœur balance

On me pousse souvent à émettre un avis ou à prendre une décision dans un mode binaire : c'est OUI ou c'est NON. Et entre les deux, mon cœur balance. Et quelques fois, il balance tellement, que forcé à donner un avis ou à prendre une décision, je me positionne dans un sens, et peut-être que j'aurais pu tout autant m'exprimer dans l'autre sens. Peut-être que selon mon humeur, 5 minutes avant ou 5 minutes après, je l'aurais fait différemment. Alors, bien sûr, il est possible que si on me réinterroge je peux changer d'avis. Et d'ailleurs, je revendiquerai mon droit à changer d'avis, comme une preuve d'intelligence de ma part ("il n'y a que les idiots qui ne changent pas d'avis").

Ambivalence et priorité

Nous vivons dans une monde qui allie très souvent complexité (beaucoup de dimensions qui s'entrecroisent) et incertitude. Un troisième élément ne nous facilite pas la tâche : l'immédiateté et l'urgence. On me pousser à donner mon avis tout de suite et à agir vite.
En cette période de pandémie, on retrouve une ambivalence prégnante entre responsabilité et liberté. On en trouve une deuxième assez proche entre précautions et prise de risques. Sans compter santé humaine et santé économique. Comment faire pour ne pas opposer ces dimensions 2 à 2 ? Comment sortir du mode binaire ? Comment passer du OU au ET.
Dans le MOOC L'avenir de la décision : connaître et agir en complexité qui date de quelques années, Edgar Morin s'exprimait oralement ainsi : 
"Il y a des cas où il faut se lancer dans l'aventure en sachant qu'il faut prendre peut-être à un moment prendre des précautions et d'autres cas, c'est la précaution, mais peut-être qu'il faut, un moment donné, se lancer dans le risque."

Ses propos prennent tout leur relief dans ce contexte de pandémie, et l'on voit qu'il est possible de prendre en considération deux logiques apparemment contradictoires, au moins avec deux grands types de stratégies : favoriser A en intégrant une part de B ou favoriser B en intégrant un part de A.
Mais que l'on soit dans un schéma A OU B, ou A ET un peu de B ou B ET un peu de A, la priorité du moment peut être ajustée et provoquer le sentiment d'un basculement radical d'avis.

C'est ce qui fait peut-être que moi qui dis depuis plusieurs semaines que je ne me ferai jamais vacciner contre la Covid-19 pour des raisons de précaution  - parce que j'émettais des doutes sur les risques de la vaccination - j'annonce depuis deux jours à tout va que je vais me faire vacciner, en expliquant que les vaccins sont sûrs. Mais en réalité, c'est parce que je veux qu'on en finisse et que je veux pouvoir aller au resto et au spectacle (en précisant qu'il ne s'agit pas de mon avis personnel, mais de la continuation de mon exercice à la première personne du singulier).

Moi expert, ne me demandez pas mon avis pour demain

Je suis expert dans mon domaine et on me demande mon avis. Alors, demandez moi mon avis sur la situation de maintenant, des conseils par rapport à des problèmes que je connais bien. Par contre, si c'est pour prédire l'avenir, ne me demandez pas, parce que mes avis ne sont pas pertinents et que je changerais probablement d'avis.
C'est en effet ce qu'a étudié Philip E. Tetlock entre 1983 et 2003 dans le cadre d'un projet intitulé "Good Judgment Project".  28 000 prédictions d'experts de diverses domaines ont été confrontées à la réalité quelques temps après. Ces prédictions se sont révélées à peine meilleures que le hasard et pire que des simples algorithmes d'extrapolation. Les experts les plus médiatiques étant particulièrement mauvais.   

Ma vision des choses qui évolue

Je me réfère maintenant à ma modélisation de "Des marches de la bienveillance" avec le schéma ci-dessous :



Les changements d'avis sont fréquents entre la deuxième marche et la troisième : j'exprime mon intention de faire quelque chose ... et l'action n'est pas alignée avec l'intention, et pour plusieurs types de raison :

  • j'annonce mon intention de faire quelque chose ... et finalement je ne le fais pas. Peut-être me suis-je avancé un peu vite, ou alors les conditions ne sont pas/plus réunies, ou bien la confiance en moi me joue des tours, ...
  • j'annonce mon intention de faire quelque chose ... et finalement je fais différemment de ce que j'ai annoncé, ou moins ambitieux, ... Je renvoie aux causes possibles évoquées pour le point précédent
Notre vision du monde évolue ou peut évoluer à tout moment. Et en même temps le monde bouge. Si l'on croise ces deux dimensions, ressortent 2 dynamiques qui peuvent créer le changement d'avis :
  • La situation n'a pas changé, mais c'est ma vision de la situation qui a changé
  • La situation a changé, et ma vision s'adapte à ce changement
Je m'intéresse particulièrement au premier cas pour montrer que l'on peut changer d'avis, même si la situation n'a pas changé ou semble ne pas avoir changé. Examinons particulièrement la première marche que j'ai décomposée en 3 sous-marches :



  • Ma conscience de symptômes peut évoluer. S'il s'agit par exemple la planète, je peux par exemple prendre conscience que des choses se dérèglent sur mon territoire de vie et pas seulement à l'autre bout de la planète. S'il s'agit de la pandémie, je me sentais peu touché par le sujet, et je me sens dans un état grippal depuis quelques heures ou c'est le cas dans mon entourage. Ce changement de conscience des symptômes peut me conduire à m'exprimer différemment sur la situation ou à agir différemment. A partir de cette conscience sur les symptômes, va peut-être s'enchaîner une réflexion de ma part sur les problèmes que ça pose et les solutions à explorer. 
  • Les symptômes n'ont pas forcément évolué, mais par contre je prends conscience que ce que je voyais un peu de manière indifférente se révèle problématique dans mon esprit. Peut-être parce que j'en ai discuté avec quelqu'un d'autre pour qui ça posait problème, et cette discussion m'a fait réfléchir. Là aussi, cela peut m'amener à m'exprimer et à agir différemment
  • Ma vision de la situation en tant que constat des symptômes et problèmes n'a pas forcément bougé, mais je prends conscience qu'il y a des solutions, ou d'autres solutions dont je n'avais pas connaissance. Peut-être sont-elles nouvelles, ou peut-être que je viens d'en découvrir bien qu'elles puissent exister depuis un moment. Cela peut me faire infléchir à la fois mon avis que j'exprime et mes actions. Il est possible aussi que j'ai activé une solution et que cette solution ne donne pas les résultats espérés. J'envisage des alternatives que j'avais écartées auparavant mais qui finalement pourraient s'avérer plus efficace que celle que j'avais choisies.

Ma vision sur moi-même évolue

La vision sur mon corps, mes capacités physiques, mes capacités intellectuelles, mes compétences, mes relations au monde et à autrui ... change. Ce qui m'amener à avoir des avis et à prendre des décisions plus justes, plus écologiques dans le sens où elles prennent mieux en compte ce que je suis et l'environnement dans lequel je vis.
Il y a aussi ma relation avec mes aspirations les plus profondes. Une évolution qui peut dépasser largement le changement d'avis exprimés : il peut conduire à un changement plus que d'avis : un changement de vie qui pourra ne pas être compris par celles et ceux qui sont intolérants aux changement d'avis, autant que moi je pourrai peut-être ne pas comprendre les changements de vie d'autrui.

Je finis ici mon emploi de la première personne du singulier et soyons honnête : nous avons donc d'excellentes raisons de changer d'avis, autant que les autres ont d'excellentes raisons de changer leur propre avis et décisions.

Bienveillance vis-à-vis des changements d'avis

Je faisais référence à "Il n'y a que les idiots qui changent d'avis". C'est une banalité. Sauf que c'est une banalité que l'on applique plus pour soi-même que pour les autres.

Quand je vois les réactions politiques, les experts et chroniqueurs qui s'expriment sur les plateaux télé ou dans les média en général et la façon dont s'exprime la population dans la vie de tous les jours, sur les réseaux sociaux, je me dis de manière récurrente que nous devons faire acte de bienveillance en acceptant plus facilement les changements d'avis. Il ne s'agit pas d'appeler à la complaisance, mais au discernement qui nous permettra de mieux articuler entre tolérance et indignation.

Une bienveillance qui recherche un juste milieu entre l'intolérance aux changements d'avis et un phénomène de girouette permanente. Deux extrêmes qui peuvent conduire à la même conséquence : la défiance.

Une bienveillance qui invite à explorer le temps long et à se donner du temps pour prendre les décisions. Une bienveillance qui invite aussi à la co-décision. On accueille en effet bien mieux les changements quand on est vraiment partie prenante.

Résumé de cette chronique :









dimanche 17 janvier 2021

Acceptation ET résistance - Chronique sur la Bienveillance - Episode 19

 


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Voici le 19ème épisode de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité dans le cadre de mon travail de modélisation d'une Société de la Bienveillance.

Cette chronique fait écho à une interview de la philosophe Barbara Stiegler sur France Culture, dont une vidéo de 3mn a été publiée le 12 janvier dernier.   

Elle développe l'idée que la pandémie, et encore plus la communication autour de la pandémie a sidéré les esprits. Cette sidération nous a fait passer selon elle dans un régime d'exception qui nous fait accepter tout et n'importe quoi, y compris l'inacceptable. Si je résume : quand exception rime avec acceptation.

Elle met en exergue le cercle vicieux de la défiance : comme la population est défiante vis-à-vis des décideurs, les décideurs se replient sur des décisions limitant la démocratie. 
Et effectivement - là, on passe à mon analyse - force est de constater que le gouvernement ne demande pas l'avis à la population et même quelques fois même pas l'avis des autorités locales. Il demande l'avis aux experts, mais reste décisionnaire en prenant plus ou moins compte de leurs avis qui peuvent être divergents. En cela, que le gouvernement tranche, je n'y vois pas de problème, en soi. Mais je dénonce l'infantilisation de la population à qui il ne reste que le pouvoir de la réaction, avec deux grands types de posture possibles : l'acceptation - fortement poussée - ou la résistance. En réalité, on peut être moins binaire que cela et considérer plusieurs types de réaction (de manière non exhaustive) :
  • l'acceptation et la promotion de la décision
  • l'acceptation parce qu'on est particulièrement en accord avec la décision
  • l'acceptation de bonne grâce
  • l'acceptation en ronchonnant
  • l'acceptation en mettant des conditions (pas vraiment possible dans la situation actuelle)
  • l'acceptation par exception en rappelant au respect de principes ou en demandant qu'à l'avenir les décisions soient prises autrement
  • la résistance dans les mots mais l'acceptation dans les actes
  • la résistance en faisant autrement
  • la résistance en faisant semblant d'accepter, et en trichant
  • une résistance revendiquée mais non violente
  • une résistance revendiquée violente
A ce cercle vicieux de la défiance, je cherche à contribuer au développement d'un cercle vertueux de la confiance et de la responsabilité, à toutes les strates de la société. En cultivant la confiance, bon nombre de mesures de contraintes dictées par le gouvernement, pourraient relever d'une co-décision et de la conjugaison de la bienveillance, de la confiance, de la responsabilité, de la citoyenneté, de la justesse, de la tempérance, de la raison, ...
Car plus le gouvernement infantilise la population, plus il prend les risques inutiles suivant : l'enfant qui se soumet sans être convaincu et l'enfant rebelle qui aura tendance à tout refuser.

Réflexivité et Discernement

Barbara Stiegler évoque dans cet entretien l'importance de la réflexivité. Une réflexivité qu'elle appelle à activer quand on nous impose des décisions. Une réflexivité que j'oppose à la réaction passive d'acceptation ou la réaction épidermique.
Avant d'évoquer la réflexivité, elle parle d'un autre enjeu : trouver des points d'appui. Cela résonne avec la série d'articles que j'ai publiée sur laqvt.fr : De l'impuissance solitaire à la puissance coopérative. Réfléchir, prendre du recul à plusieurs a un double avantage : la confrontation des idées et la recherche de solutions alternatives que l'on peut activer à plusieurs. Par contre, il faut être vigilant à un piège : tourner en rond avec des personnes qui ont exactement le même avis que soi et rester dans l'immobilisme et le ressentiment ... et au bout du compte ruminer collectivement en se renforçant dans le ressentiment.

La réflexivité permet de sortir de la vision binaire, d'introduire de la nuance et de mobiliser nos capacités au discernement pour une prise de décision éclairée, prenant en considération les imperfections qu'elle peut engendrer. C'est un enjeu d'autant plus grand dans des situations mêlant l'incertitude et la complexité (beaucoup de dimensions qui s'entrecroisent). Un discernement qui permet de mieux articuler acceptation ET résistance, et également tolérance ET indignation (cf ma 16ème chronique Tolérance ET Indignation).