dimanche 17 novembre 2019

Moi, homme masculin


Article révisé le 18/11/2019 suite à la publication du Rapport annuel des droits de l'enfant 2019

Dans mon article Le papillon, la serre et le permafrost (ou pergélisol) de septembre 2019, j'ai évoqué l'apparition simultanée il y a entre 5 000 et 10 000 ans du patriarcat, de l'agriculture et de la propriété.

Depuis le début de l'ère industrielle, les activités humaines sur la planète laissent des traces indélébiles qui non seulement tuent la biodiversité et les êtres vivants, mais aussi menacent sérieusement la vie des générations à venir, et l'avenir des plus jeunes générations.

Par cet article, je démarre une série visant à mettre en évidence les conséquences désastreuses du patriarcat sur les humains et sur la planète. Une série d'articles qui interpelle les hommes masculins et leur masculinité, et les femmes non encore engagées sur des enjeux féministes ; en effet, elles peuvent apporter leur contribution à déboulonner les modèles "masculin" et "féminin" imposés par les hommes masculins depuis des générations et confortés par les différentes religions depuis leur origine.

L'homme masculin considère dans la plupart de ses sphères de vie qu'il a des droits. Autant de droits qui, quand ils sont considérés de manière trop étroite et égocentrée, conduisent à la domination voire l'exploitation de l'homme sur la femme, de l'adulte sur l'enfant, du dirigeant d'entreprise sur le salarié, de l'élu sur le citoyen, de l'humain sur la nature.

Le reproche qui a été fait par le mouvement des gilets jaunes envers la domination et la déconnexion des élites politiques mérite d'être aussi fait dans d'autres sphères y compris dans la sphère familiale.

Je vous propose le tableau ci-dessous qui remet en cause l'homme masculin dominant la domination de l'être humain sur le reste du vivant. Cela touche 3 dimensions :

  • une dimension sociale et humaniste
  • une dimension écologique
  • une dimension démocratique

Ce tableau part de l'idée "J'ai le droit" ou "Je me considère avoir le droit" ou "Je suis dans mon bon droit quand ..." déclinée dans plusieurs contextes de vie.

Ai-je le droit ...
Réponse toute faite
mais mal faite
En intégrant humilité, parité coopération et gagnant-gagnant
Ai-je le droit de décider seul pour ma conjointe ?
C’est moi l’homme qui décide et qui la protège
Ma conjointe a son libre arbitre. Elle peut compter sur moi si elle a besoin de moi et de mon avis
Ai-je le droit de décider seul pour mon couple ?
C’est moi l’homme
Nous prenons les décisions ensemble. Ma voix ni ma voie ne comptent plus que les siennes
Ai-je le droit de décider d’entamer, voire de forcer un rapport sexuel avec ma femme si elle n’y consent pas ?
C’est le devoir conjugal qui s’applique. Tout le monde sait qu’un Non cache souvent un Oui. Ca fait partie du jeu de la séduction
Forcer un rapport sexuel au sein d’un couple relève du viol depuis 2006. Tout rapport sexuel au sein d’un couple doit être mutuellement consenti et le refus de l’un des deux membres du couple doit être respecté par l’autre.
Ai-je le droit de décider seul pour mon foyer ?
Je suis le chef de famille
La notion de chef de famille n’existe plus. Les deux parents sont coresponsables. On peut demander leur avis aux enfants, voire les faire participer aux décisions en fonction de leur âge et du type de décision
Moi, Président, ai-je le droit de décider seul pour mon association ?
C’est le mandat que j’ai reçu, je suis légitime
Je n’ai pas à imposer mon avis sous prétexte que je suis Président et/ou du fait que je suis particulièrement actif.
Je dois limiter au maximum mes privilèges et me considérer à la même hauteur que chacun·e dans l’association même si on me donne du “Mr le Président”
Moi Président de la République, ai-je le droit de décider seul pour la population française ?
C’est le mandat que j’ai reçu, je suis légitime
Je dois être connecté avec la réalité des citoyens, les consulter, les appeler à contribuer, ne pas décider à mon niveau ce qui pourrait se décider à un niveau local.
Je dois être connecté aussi avec les autres peuples, avec la planète et contribuer à sa préservation pour les générations futures.
Je dois limiter au maximum mes privilèges et me considérer à la même hauteur que chaque citoyen même si on me donne à tout bout de champ du “Mr le Président” et si je vis sous les dorures des palais
Moi dirigeant ai-je le droit de décider seul pour mon entreprise ?
C’est mon entreprise
Les personnes qui travaillent avec moi ne sont pas des “ressources”humaines mais des “richesses” humaines dont je suis proche. J’ai confiance en elles et en l’intelligence collective qui m’évite de décider seul dans ma tour d’ivoire. Sans les personnes qui travaillent avec moi, je ne suis rien et mon entreprise n’est rien. Sans les fournisseurs, sans les clients, sans la planète, je ne suis rien et mon entreprise n’est rien
Moi chef ai-je le droit de décider seul pour mon équipe ?
C’est mon équipe et c’est moi qui décide
En réalité, soyons humble, c’est plutôt au-dessus de moi que ça se décide et ça doit être remis en cause.
Nous constituons une équipe et je me considère l’animateur, le coach de l’équipe. Je respecte chaque membre de mon équipe et chacun apporte une contribution précieuse.
Moi Maire, ai-je le droit de décider seul pour ma commune ?
C’est le mandat que j’ai reçu, je suis légitime
Je n’ai pas la science infuse et nous devons prendre au sein de la commune des décisions qui protègent les individus, la planète et les générations futures
Je me considère comme un animateur et un médiateur, au même titre que les autres élus
Je dois limiter au maximum mes privilèges et me considérer à la même hauteur que chacun·e dans la commune même si on me donne du “Mr le Maire”
Moi, humain, ai-je le droit de décider seul pour MES animaux domestiques ?
Ce sont mes animaux. Dans la loi, il est écrit qu’ils font partie de mes biens meubles.
Dès lors qu’ils me procurent plus de gêne que de satisfaction, que je m’en lasse, je m’en débarrasse
Depuis janvier 2015 l’animal n’est plus considéré comme un bien meuble mais comme “un être vivant doué de sensibilité”
Plutôt que de parler de mes droits par rapport à mes animaux, je me concentre sur ses droits à lui : nourriture, eau, abri, évacuation de ses excréments, … et affection
Ils font partie de la famille et nous les respectons.
Moi, humain, ai-je le droit de décider seul pour les autres qu’humains et pour la planète ?
La nature est en abondance et à mon service pour répondre à mes besoins et mon confort
Ce que je rejette dans la nature, elle le recycle naturellement … et si tel n’est pas le cas, après moi le déluge car la vie est faite pour être vécue sans se prendre la tête
J’ai une grande responsabilité car j’ai un pouvoir potentiel de nuisance énorme du fait de l’intelligence humaine dont je ne représente qu’une très petite part. D’ailleurs, en y réfléchissant, je m’aperçois que sans l’accumulation de l’intelligence de plusieurs générations de quelques scientifiques, ingénieurs et techniciens presque aucun de mes gestes quotidiens ne serait possible (électricité, transport, communications numériques, …)
La terre est la forêt qui m’abrite et qui ne m’appartient pas. J’en suis une partie : un arbre. Je suis la nature.
Je préserve la biodiversité et je prélève dans la nature le strict minimum dont j’ai vraiment besoin en prenant en compte les capacités de ressourcement. Une simplicité qui me donne la joie de vivre en harmonie avec les autres humains et autres qu’humains



Il y a une alternative au mâle dominant, qui peut être plus ou moins dominant, dominant variablement selon la sphère de vie ou la situation de vie. Cette alternative est l'homme masculin juste. Je reprends la formulation d'Ivan Jablonka et de son livre récent Des hommes justes que je vous conseille vivement.

Selon le type de posture de l'homme masculin, son comportement peut être schématiquement classifié en trois catégories en matière de bienveillance :

  • la bienveillance : l'homme masculin juste est attentif et prend soin des autres êtres humains et des êtres autres qu'humains. Il refuse les privilèges que culturellement il pourrait s'octroyer, notamment par rapport à la femme. Il chemine à la réduction de ses privilèges et coopère avec les femmes pour aller vers l'équité, la parité, l'égalité en respectant la singularité de chaque individu. Il résiste à la tentation de la facilité de l'immobilisme.
  • l'absence de bienveillance (allant de pair avec l'absence de malveillance) : l'homme masculin profite des privilèges de son genre et ne fait pas attention notamment au déséquilibre de la répartition des tâches dans la cellule familiale ; il peut vaguement participer, et chaque fois il fait remarquer ostensiblement qu'il "aide" sa femme et doit en être remercié particulièrement ; il ne prend pas la mesure non plus que beaucoup de femmes sont dans des situations de précarité, cantonnées dans des métiers au salaires et aux conditions de travail bas de gamme. Même si sur le principe, il peut être d'accord pour la parité et l'égalité, il n'apporte pas sa contribution à faire bouger le système et surtout pas si ça peut lui faire perdre ses propres privilèges. Il n'est pas malveillant avec les femmes et en cela il trouve qu'il est un homme "bien". Il y a une absence de bienveillance plus coupable et répréhensible : ne pas intervenir ou ne pas signaler quand il est témoin de violence commise par des mâles dominants (non assistance à personne en danger). 
  • la malveillance : le côté mâle dominant de l'homme masculin le conduit à être violent dans ses paroles et dans ses actes vis-à-vis des femmes, des enfants, des hommes masculins qu'il juge "sous-homme" ou pas assez homme. Les chiffres sont effrayants et insupportables : 35% des femmes dans le monde ont subi des violences physiques et/ou sexuelles à un moment de leur vie. Chaque année, 220 000 femmes sont victimes de violence de leur conjoint ou ex-conjoint en France. L'actualité du jour concerne les féminicides avec un rapport de mission sur les homicides conjugaux faisant 24 recommandations. Un enfant meurt de maltraitance en France tous les 5 jours. Il y a aussi des violences moins spectaculaires : les propos sexistes, les blagues salasses, les comportements inciviques, le management par la pression, le mépris, les insultes, ...
Ce qui m'amène à dresser un tableau qui pourra sembler caricatural mais qui a le mérite je l'espère de proposer une alternative au mâle dominant en m'appuyant sur l'idée originelle de ce blog, à savoir le bonheur à travers des verbes. Ci-dessous un tableau construit autour de verbes cardinaux. 


Moi, mâle dominant
Moi, homme masculin juste
Moi, mâle dominant, je suis au-dessus des autres (femmes, enfants, femmelettes, pédés, pauvres, étrangers, animaux, …). “Etre ou ne pas être” n’est pas ma question. “Etre encore plus” est mon affirmation
Les statuts les plus prestigieux me sont réservés
Moi, homme masculin juste, je suis un être vivant, un être humain de sexe masculin. La seule chose qui me sépare d’une femme est d’ordre anatomique. Ce n’est pas rien, mais ça ne justifie en aucune façon que je sois supérieur ou au-dessus d’elle.
Ce qui me différencie des êtres autres qu’humains est le fruit de l’évolution et nous fait appartenir à la même famille
Moi, mâle dominant, je m’octroie le droit d’avoir plus que les autres
Moi, homme masculin juste, je veux tendre à une répartition plus juste des richesses et surtout que chacun puisse être en situation d’accéder au bonheur parce que ses besoins vitaux auront été assurés. Le verbe “être” est plus central pour moi que le verbe “avoir”
Moi, mâle dominant, je m’octroie le droit de dire et m’exprimer de telle façon que mes attentes et mes insatisfaction soient entendues et qu’elles trouvent une réponse qui me satisfassent
Moi, homme masculin juste, je m’octroie le droit de m’exprimer dans la bienveillance et tout autant le devoir d’écouter. Il est important que j’exprime dans une affirmation de moi bienveillante mes attentes, mes insatisfactions et tout autant mes satisfactions et ma gratitude.
Moi, mâle dominant, je m’octroie le droit de pouvoir faire ce que je veux, quand je veux, sans entrave, selon le principe “la fin justifie les moyens”, y compris par la force pour éliminer les entraves. La technologie fruit de l’intelligence humain en général est à mon service pour faire encore plus et plus vite
Moi, homme masculin juste, je m’octroie le droit à la liberté de faire selon le principe fondamental “la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres”. Je recherche le gagnant-gagnant et je réfléchis aux impacts de mes actes.
Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. La technologie doit être au service de l’ensemble de la planète et des futurs générations.
Moi, mâle dominant, je m’octroie le droit de penser que je suis tout-puissant et que tout m’est dû à l’instant
Moi, homme masculin juste, je m’octroie la liberté de penser et je suis conscient que mes paroles et mes actes sont reliés directement à mes pensées. Je suis vigilant aussi à mes pensées négatives qui peuvent me conduire à mal me comporter.
Penser avant et après l’agir me permet d’être bienveillant et de grandir.

Le cheminement vers l'homme juste n'est pas facile. Il est exigeant. Il nécessite de s'interroger sur les situations de vie du quotidien, notamment au sein de la cellule familiale et du couple. Il s'appuie sur la juste conscience, la confiance, la bienveillance, la reconnaissance et la coopération entre l'homme et la femme, le tout dans l'humilité (on avance pas par pas) et avec détermination et enthousiasme.

Ma conviction est qu'il faut amorcer ce cheminement au sein du couple et de la cellule familiale en interrogeant la répartition des décisions et des tâches et en remettant en cause tout ce qui est implicite et tout ce qui se justifierait par des arguments du type "c'est normal qu'une femme s'occupe de".

Il faut espérer que le Grenelle des violences conjugales permettra de s'attaquer collectivement de manière extrêmement déterminée à ce fléau insupportable et trop longtemps sous investi par notre société au même titre que pour la violence faite aux enfants. Concernant les enfants, le rapport annuel des droits de l'enfant 2019 fait 22 recommandations qui doivent ébranler le côté mâle dominant :


  • "... rappeler aux professionnels placés sous leur autorité que l’usage de la force ne peut être qu’une mesure de dernier recours" (recommandation 4)
  • La lutte contre le harcèlement scolaire (et notamment le cyberharcèlement) qui est souvent du fait de mâles dominants en culottes courtes (recommandation 5)
  • Donner les moyens à la plateforme 119 les moyens nécessaires pour qu'elle puisse répondre à l'intégralité des appels ; selon la directrice de la plateforme Madame Blain, actuellement, 90% des appels sont pris mais quand l'appel est pris, dans 60% des cas, il est demandé à l'appelant de rappeler car aucun écoutant n'est disponible. Une culture du juste signalement est à développer ; un signalement qui doit être écouté et pris en compte pour que cette culture soit efficace. Le mâle dominant violent se nourrissant de l'impunité, il faut transformer notre société pour qu'il sache que ses comportements seront systématiquement repérés et punis. (recommandation 9)
  • "Chaque enfant doit pouvoir s’exprimer sur toute question intéressant son environnement quotidien, participer à son évaluation et réfléchir à son amélioration" (recommandation 13)
  • Action de lutte contre les stéréotypes (recommandation 16)
Par ailleurs, j'appelle de mes vœux que les prochaines élections municipales puissent mettre en centralité le sujet de la remise en cause du patriarcat face à l'urgence des enjeux écologiques, sociaux et démocratiques.

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