jeudi 1 octobre 2020

Question de sacrifices - Chronique sur la Bienveillance - Episode 5



Voici le 5ème épisode de mes chroniques sur la bienveillance inspirées de l'actualité.

Il est inspiré de ma lecture du livre très récent Où est le sens ? de Sébastien Bohler (présenté par son éditeur comme "essai lumineux"), une forme de suite - de mon point de vue - de son précédent livre ayant suscité beaucoup d'intérêt et d'appréciation : Le bug Humain. Deux livres que je vous recommande très très vivement et qui mériteraient d'être dans toutes les bibliothèques individuelles et collectives ... pour être lus et partagés dans l'esprit "Maintenant, on en fait quoi ensemble ?".

Dans le "Bug humain", la star était le striatum, partie de notre cerveau qui a pour but principal d'assurer notre survie, notre reproduction et un statut social. Avec 5 grandes dérives que je résume par la phrase "Tout de suite, encore, et encore plus, sans limite et après moi le déluge". Toute similitude avec le monde d'aujourd'hui est ... parfaitement assumée de ma part et de l'auteur également.



Dans "Où est le sens ?", la star est le Cortex Cingulaire Antérieur (j'utilise le sigle CCA dans la suite de l'article), siège dans le cerveau du sens et du contrôle de l'ordre et de la réalisation des prédictions. On peut le présenter comme un organe de contrôle qui lance un signal d'alarme chaque fois que les choses ne se passent pas comme prévues. Et dans le monde d'aujourd'hui, dans bon nombres de situations du quotidien, dans les différentes sphères de vie, l'incertitude et les aléas font foison. J'aurai très probablement l'occasion de revenir sur les principaux enseignements de ce livre.

Dans la dernière partie du livre, l'auteur dresse quelques contours d'une société susceptible de faire réellement face aux défis gigantesques de transition écologique et environnementale. Défis qui sont reliés de manière indissociable selon moi avec les transitions intérieure, spirituelle, sociale, démocratique (plus globalement sur la façon dont nous prenons les décisions dans les différentes strates de la société), de conception de la santé physique, psychique et sociale, et économique. Des défis face en premier lieu à l'emballement climatique et un appauvrissement sans cesse croissant des ressources de la planète.

Des défis pour reconstituer (ce qui peut l'être encore) et préserver les écosystèmes de la planète, et pour faire que les générations futures aient une vie meilleure que la nôtre, pour le moins, meilleure que ce qui est inexorablement annoncé par de très nombres scientifiques du monde entier si l'humanité continue à vivre à un tel rythme de destruction de la planète et des équilibres.

Sébastien Bohler évoque dans cette dernière partie, et également plus tôt dans son livre, l'idée de sacrifice. Dans l'histoire de l'humanité, les efforts consentis par les individus pour coopérer, pour appartenir à un groupe ou à une société ne le sont que sous conditions que les autres individus fassent les mêmes efforts. On peut remarquer qu'à l'inverse, et notamment pour les comportements écologiques, on entend souvent des personnes refuser de suivre de tels comportements sous prétexte que d'autres ne le font pas, ou que leur implication à leur niveau ne servirait à rien si tout le monde ici et ailleurs ne sont pas dans le même ... sacrifice. Je veux bien faire un sacrifice, mais seulement si tout le monde y consent également. Sébastien Bohler présente d'ailleurs le sacrifice comme une sorte de ciment de la société qui a le pouvoir de satisfaire au plus haut point le CCA.

Alors, sommes-nous prêts, êtes-vous prêts à faire des sacrifices pour la planète et les générations futures (et même présente, car il y a urgence) ?

Comparaison avec les sacrifices en tant que parent

Je lance une question qui pourra sembler abrupte, non pertinente à certains : pensez-vous que les sacrifices que nous pourrions/devrions consentir pour la planète seront plus lourds que les sacrifices que vous avez consentis dès lors que vous avez choisi d'avoir un (des) enfant(s) ?



Il me semble pertinent juste après avoir posé cette question d'introduire une forme de logique comptable : celle qui fait peser les coûts (pas seulement en terme d'argent, mais de fatigue, de temps, de nuits de sommeil impactées, d'inquiétude, de désillusions, ...) par rapport aux bénéfices (amour, proximité, confiance, reconnaissance, joie, ...) , ou les avantages par rapport aux inconvénients.

Quand on prend la décision d'avoir un bébé, ma conviction est qu'on a tendance à surestimer les bénéfices et à sous-estimer les coûts.

Pour la planète, il me semble que la tendance soit inverse : on a va plutôt penser aux coûts qu'aux bénéfices, avec un obstacle majeur pour une décision individuelle et collective gagnant-gagnant : l'insuffisance de la connaissance et de la pratique à la fois sur les coûts et sur les bénéfices. Dans ces conditions, pourquoi bougerions-nous nos comportements ?

Quels bénéfices, quels coûts ?

Concernant les bénéfices, nous souffrons (en fait, c'est surtout la situation d'urgence, la planète et quantité d'humains impactés par le changement climatique qui souffrent) de ne pas suffisamment observer, contempler, connaître, apprécier, nous émerveiller des écosystèmes de la nature. Nous n'avons pas suffisamment conscience de l'interdépendance, entre humains, et entre humains et autres qu'humains. Nous sommes déconnectés des autres qu'humains. Nous ne mesurons pas du tout à la bonne hauteur notre chance à recevoir/exploiter tous les bienfaits des écosystèmes. Seules la curiosité ( cf mon article Zone de confort et curiosité exploratrice) et l'appréciation nous permettront de créer de la proximité avec ces écosystèmes. Et plus on est proche, plus on apprécie, plus on aura envie de prendre soin, et probablement de faire des efforts, faire des sacrifices. Nous ne rêvons pas suffisamment un monde de demain où nous nous sentirions bien dans la paix individuelle et collective, en harmonie avec ce qui compose la nature et qui n'est pas humain. Par ailleurs, nous n'activons pas assez nos capacités à la gratitude.



Concernant les coûts, nous souffrons de ne pas savoir en quelque sorte à quelle sauce on va être mangé ? Quel sera le niveau des sacrifices ? Sur l'accessoire ? Aussi sur l'essentiel ? Quels sacrifices si on commence demain et quels sacrifices si on attend encore 10 ans ? Et puis il y a le même niveau d'incertitude entre les scientifiques que pour la covid-19 : ils ne sont pas tous d'accord (même si la balance penche très fortement du côté de ceux qui allument les clignotants). Il n'y a pas que cette incertitude : il y a aussi celle que nous connaissons également pour la covid-19 : la connaissance évolue très vite et les enseignements et les conseils voire les injonctions évoluent en même temps, voire se contredisent. (Ré)interrogeant pour certains la foi en la science et la fiabilité de ses prédictions, d'autant plus quand ces prédictions appellent à des sacrifices. Du côté des coûts, il manque manifestement de la connaissance, de la construction et de la visibilité concernant la concrétisation d'une transition aux dimensions multiples et indissociables.

Quel avenir pour nos enfants : ? ou !

Quelques paragraphes au-dessus, j'ai introduit un parallèle entre parentalité et écologie. Y a-t-il un lien entre ces deux enjeux ? Les parents qui ont une conscience écologique le voient certainement.

A assez court terme, ma crainte est que de plus en plus de parents et futurs parents passent du déni à l'incertitude puis à la certitude du moins bien, voire du pire : passer du questionnement interrogatif "Quel avenir pour nos enfants ?" au désolant, impuissant donc angoissant "Quel avenir pour nos enfants !" Un passage du point d'interrogation au point d'exclamation qui pèse particulièrement lourd.

Je ne souhaite pas que dans le monde de demain, des couples aient à se poser des questions de conscience dès lors qu'ils voudront avoir des enfants. Je veux encore moins qu'ils soient dans une certitude qui serait largement partagée que leur enfant aura certainement une vie chaotique. Idem pour celles et ceux qui sont déjà parents par rapport à leurs enfants.

C'est donc de notre responsabilité individuelle et collective de prendre les décisions de sacrifice, avec détermination, sans frustration pour celles qui touchent notre confort et des commodités ; et même au contraire, dans l'enthousiasme de construire ensemble un monde plus chargé de sens et plus favorable au développement du bien-être psychique et du bonheur. Envisager la sacrifice écologique au même titre que le sacrifice en tant que parent : il existe bien, il ne faut pas le nier, mais quel bonheur !

C'est de la responsabilité de nos élus d'arrêter de caricaturer les enjeux écologiques et toutes les oppositions à la mise en place de nouvelles technologies dont l'humanité n'a pas un besoin essentiel. Je fais référence ici particulièrement aux propos du Président de la République à propos de la 5G : il a  assimilé les opposants à des réfractaires au progrès qui refuseraient de se conforter au monde qui les entoure (qui, soit dit en passant, est en partie conçu et décidé par une poignées de personnes, puis approprié plus ou moins bien par la population).

Puisque le sujet du livre de Sébastien Bohler est le sens, voici une question qui n'en est pas vraiment une dans mon esprit : qu'est-ce qui a le plus de sens : implémenter massivement la 5G et les compteurs Linky parce que ce serait le sens de l'histoire et de la modernité (opposé caricaturalement à une forme d'obscurantisme ou d'extrémisme), ou s'activer d'arrache-pied à inverser la tendance à la destruction de notre planète et pour la bien portance des écosystèmes dont l'humain est partie prenante et principal responsable ?

En réalité, il nous faut opérer individuellement et collectivement des justes sacrifices en appréciant et reconnaissant les bénéfices sur les 4 dimensions de bienveillance que j'ai présentées dans mon précédent article 4 dimensions indissociables de bienveillance - Chronique sur la Bienveillance - Episode 4. Des sacrifices qui fleureront bon le gagnant-gagnant - plutôt que la frustration - pour toutes les parties prenantes, y compris les autres qu'humains et les ressources de la planète. 

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