jeudi 3 février 2022

Respecter (21)


Cela faisait un petit moment que je n'avais pas consacré un article à un verbe du bonheur.

L'actualité de la sortie récente du film Presque de et avec Bernard Campan et Alexandre Jollien me fait écrire sur le verbe "respecter" évoqué par Bernard Campan dans la vidéo en lien. Il renvoie à l'étymologie du mot "Respectare" et au sens qu'il lui donne : "Voir une deuxième fois, ne pas s'arrêter au premier regard qu'on porte. Porter un regard plus libre, plus humain sur les autres et sur soi-même".

Après une petite recherche sur le verbe "respecter" et aussi sur "respect", deux mots qui me parlent particulièrement, notamment en lien avec mes travaux sur la bienveillance, j'ai pris conscience en quoi "respecter" est très pluriel, un peu comme le mot "bienveillance" et que selon la façon dont on l'utilise et on le saisit il peut être guidant ou urticant.


Voici donc quelques sens qu'on lui donne dans la vie courante :

  • Honorer, valoriser, voire vénérer avec une dimension qui peut être admirative. Cela peut concerner une personne pour son humanité, le résultat d'un travail artistique, un engagement d'une personne, ... Cela fait appel à nos capacités d'appréciation et de reconnaissance.
  • Respecter des valeurs, des idées. Avec deux acceptions différentes : 
    • aligner ses actes avec ses valeurs ; donc les idées d'alignement et de cohérence
    • tolérer les valeurs ou idées d'autrui, sans pour autant les partager ; donc l'idée de tolérance
  • L'étymologie du mot "respectare" qui renvoie à "avoir en vue et se préoccuper", conjuguant deux dynamiques : l'attention, l'observation dans un premier temps, puis la réflexion et la prise de décision. On est ici très proche des deux dynamiques que je vois derrière le mot "BienVeillance".


    L'attention étant tout à fait déterminante, il faut savoir se donner du temps pour une Attention Réciproque sur 3 dimensions : la situation objective, les perceptions et les aspirations, besoins et attentes.



  • Il y a aussi l'idée d'une vigilance à ne pas atteindre l'intégrité, de ne pas déprécier. Cela peut concerner la santé d'un individu, d'un animal, d'un écosystème, d'une culture, d'une langue, d'une religion. Ne pas atteindre la tranquillité, la paix, le silence, ... Cela renvoie à une idée qui m'est chère : protéger, préserver, prendre soin de ce qui nous est précieux.
  • Respecter c'est aussi à la fois prendre en compte ses propres besoins et ceux des autres et des écosystèmes d'appartenance, fixant une limite à la liberté selon le principe "La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres". Une façon de lier liberté et responsabilité.
  • Respecter une parole, un contrat ... qui renvoie à l'idée de confiance
  • Reconnaître l'autorité, la légitimité ou le bien-fondé d'une chose, d'une institution, d'une personne. Une reconnaissance qui peut être motivée par une juste conscience et une adhésion en conscience, ou alors vue comme une obligation.
  • Ensuite, il y a le comportement concret de se conformer à une procédure, à des lois, à un ordre, à une posologie de médicament, à un régime alimentaire, à des horaires, au code de la route, ... dans des attitudes qui peuvent être diverses : la raison, l'obligation plus ou moins bien digérée, la peur des conséquences du non-respect, ...
  • Il y a aussi "respecter des habitudes" qui renvoie à des comportements mécaniques, des automatismes qu'il peut être intéressant de réinterroger périodiquement.
  • Se respecter soi-même qui renvoie à l'estime de soi et à un enjeu évoqué dans la vidéo avec Bernard Campan et Alexandre Jollien : le regard qu'on porte sur soi qui ne doit pas être plus dur que celui que les autres nous portent. Cela pose l'enjeu de l'indulgence envers soi-même et envers les autres (c'est fortement relié), tout en ne tombant pas dans la complaisance. C'est un juste équilibre à trouver qui se travaille aussi avec l'aide de personnes bienveillantes.
  • Il y a également de l'idée de se faire respecter qui renvoie souvent à la question de l'autorité. Un enjeu évoqué fréquemment pour la relation parent-enfant, enseignant-élève, et dans le monde du travail. Il y a déjà à ne pas confondre autorité et autoritarisme. Cette question d'autorité allant de pair avec celle du pouvoir, avec un enjeu central de transition : passer du "pouvoir sur" (voire "contre") au "pouvoir avec" et à la puissance coopérative ; et il y a la question cruciale de la gestion des prises de décisions.
  • Et je vois enfin l'expression "qui se respecte" faisant référence à l'idée d'être à la hauteur de sa réputation.
Respecter, oui, mais forcément tout azimuts, n'importe qui, n'importe quoi ? Ce qui amène à la question : quelles sont les contours du respectable ? Ma bienveillance doit-elle me conduire à considérer que tout est respectable, et par extension, que tout est tolérable ?

On attribue faussement à Voltaire "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire", même si, probablement, cela reflète sa pensée, son œuvre.

Voltaire m'apporte beaucoup d'inspiration, et notamment par la sagesse de son "Le mieux est l'ennemi du bien" que je considère comme un enjeu central de bienveillance et de transition. 
Mais concernant la tolérance, je ne vais pas aussi loin que les mots précédents concernant le droit à s'exprimer. Notamment, je ne m'imagine pas me battre pour le droit à l'expression de messages haineux.  Il y a selon moi des limites à la tolérance. La difficulté étant que chaque individu, chaque culture, chaque religion, chaque Etat, chaque gouvernement, chaque collectif, chaque communauté fixe ses propres limites avec un niveau de sensibilité très variable. 
Une quantité de curseurs qui font varier de beaucoup les frontières de la tolérance et de l'indignation. Avec un enjeu d'importance : comment réagir de manière bienveillante quand son seuil de tolérance est dépassé et donc, comment rester dans une zone de respect envers le sujet de l'indignation, et notamment ne pas tomber dans le piège de l'inconditionnel (remettre en cause la personne elle-même et non son acte) et rester ostensiblement dans le conditionnel (je réprouve ton acte précis) en ayant pris garde de s'assurer de l'absence de malentendus.

Une citation de Spinoza est aidante selon moi pour ne pas tomber dans la facilité du jugement qui pousse à ne pas respecter : "Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre".

Pour revenir aux propos de Bernard Campan, respecter nécessite d'aller au-delà des réactions épidermiques, des jugements qui traversent notre esprit à la vitesse de la lumière et quelques fois à notre conscience défendante. Des réactions épidermiques qui peuvent venir de coins de notre cerveau qui font office de radar - notamment l'amygdale, le centre de la peur. Un visage peut par exemple nous paraître menaçant, mais nous avons un cortex préfrontal qui nous permet de nous raisonner, de nous apaiser et de dépasser nos peurs pour rencontrer ce qui a provoqué une répulsion dans notre cerveau.

Il faut se poser et poser un regard bienveillant, empreint d'humanité sur l'autre. Un regard qui nous fait voir les autres, le monde et nous-mêmes de manière toute autre, plus appréciative et plus génératrice de joie de vivre. C'est le message que semble porter le film Presque, que je n'ai pas encore vu, et que j'ai hâte d'aller voir.

Je termine en musique avec la chanson "Respect" de 1967 chantée par Aretha Franklin. Une histoire assez piquante pour cette chanson féministe mondialement connue qui reprend le texte, en le modifiant,  de celle du chanteur Otis Redding deux ans plus tôt. Le sujet de ce dernier étant la demande d'un homme à sa femme plus de respect, notamment du fait qu'il ramène de l'argent dans le foyer. L'argent aussi présent d'ailleurs dans la chanson d'Aretha Franklin. 




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